Laurie Agusti a déjà publié plusieurs albums chez Biscoto et Albin Michel jeunesse, dont le très beau L’immeuble d’à côté, dont j’ai déjà parlé ici. Ses illustrations au rotring et à la gouache sont fascinantes de minutie. Voilà ici son premier livre vers la bande dessinée, se rapprochant aussi parfois de l’album mais avec un séquentialisation réelle bien que pas toujours apparente.

Dans Le Beau Chat, l’on suit une petite fille fascinée par un chat gris argenté qu’elle remarque dans la rue depuis son appartement. Elle veut alors plus que tout l’approcher, l’attraper et l’apprivoiser. Avec Lulu, une petite fille du quartier qu’elle rencontre à cette occasion, elle élabore différents plans pour cela : lancer du surimi pour appâter le chat ou faire de fausses traces de souris dans la maison pour convaincre ses parents de l’adopter.

Voilà un récit partant d’une trame simple mais qui peut permettre de développer de nombreuses questions tant par son sous-texte que par sa richesse narrative. Il y a là une réelle histoire pour jeunes lecteurs avec un texte sobre, aéré et partant d’une histoire claire d’où l’on peut saisir de nombreux détails graphiques et narratifs ingénieux et minutieux. Un jeu est fait sur les silences, la petite fille étant plus fascinée par le chat que par tout le reste autour, en devenant presque avare de mots. Cela laisse au récit le temps de se mettre en place dans un rythme particulier. L’on y ressent une certaine lenteur, voire langueur estivale avec cette fillette épiant longuement le chat de sa fenêtre. Se retrouve le rythme bien à part des vacances où les enfants peuvent être assez désœuvrés entre jeux au pied des immeubles, rêvasseries et observations du voisinage. Les adultes sont ici invisibles et seulement évoqués pour avoir envoyés les fillettes s’occuper au zoo ou à la piscine ou comme cibles d’un plan pour adopter le chat. L’autrice met alors en place une sorte de boucle narrative sur plusieurs jours tournée autour du chat, de son attente et de quelques nouveautés ou incidents s’ajoutant chaque jour à cette trame dont la fillette ne dévie pas dans une sorte de rituel, qu’elle se dispute avec Lulu ou même qu’il y ait le feu chez elle.

Il est alors question tant du rapport entre humain et animaux que de la place de ce rapport dans la ville, théâtre du récit prenant une place prépondérante dans la narration. La ville, comme dans d’autres albums de Laurie Agusti, est quotidienne, précise et contemporaine. Elle est présentée comme le lieu de vie et donc d’aventures en tout genre de nombreux enfants. Voilà un lieu que l’on peut s’approprier, dont on peut jouer avec l’architecture, les aspérités ou les vides. L’héroïne ici n’est pas nommée et les personnages (enfants et chat) sont tous représentés comme des ombres. Cela peut mettre en avant une sorte d’universalité de cette histoire autant qu’un aspect presque irréel. Le chat aperçu existe-t-il bien ? L’obsession de la petite fille pour ce chat prend le pas sur tout le reste, comme cela est bien fréquent des marottes enfantines, devenant alors l’objectif de ses journées au-delà de sa rencontre avec Lulu, des pompiers affairés ou des animaux rares vus au zoo. Le chat qu’elle observe semble indépendant et solitaire, il ne se laisse que peu approcher, comme un symbole de liberté pour cette fillette.

L’autrice évoque tout aussi finement la rencontre et le rapport d’amitié naissant entre les deux fillettes. Le sujet commun du chat permet cette rencontre tout en devenant petit à petit un objet de tension, voire de dispute, tant il obsède l’héroïne. Il devient alors autant prétexte à rapprochement qu’à éloignement des deux enfants. L’on suit sur cette boucle de plusieurs jours tant l’intensité de la rencontre que des émotions qui vont construire leur relation. On peut alors les voir chercher autant à se connaître et à s’apprivoiser l’une l’autre que le chat par le biais plus évident de celui-ci.

Le travail graphique de Laurie Agusti m’apparaît dans ce livre toujours aussi saisissant. Ses originaux sont régulièrement exposés en librairie, je vous encourage à aller les voir ! Si à première vue, ses illustrations peuvent sembler presque abstraites à certains endroits, elles en deviennent très vivantes à la lecture. Son travail au rotring rend les décors de la ville sobres, précis et géométriques. L’on se retrouve dans une sorte de dessin d’architecte très fouillé, entre l’échafaudage et le terrain de jeu idéal pour un chat furtif ! Les silhouettes noires des personnages se détachent de cet environnement, accompagnées de quelques aplats de couleurs dans des tons principalement pastel mettant en avant certains endroits des images tout en laissant une grande place au fond blanc et aux décors. La silhouette du chat, quant à elle, prend une place singulière par un pantone gris argenté évoluant selon la lumière malgré le beau papier mat utilisé pour le livre. Cela renforce le sentiment de fascination étrange de la petite fille pour ce chat. Ces illustrations mettent en avant un réel contraste entre le paysage urbain inanimé et l’animal se mouvant et bondissant.

Dans ce livre, Laurie Agusti propose une vision du séquençage en bande dessinée très intéressante et novatrice. Ici, il n’y a pas de bulles, pas toujours de cases ou certaines qui s’imbriquent entre elles ou utilisent des cadres du décor urbain comme limites. Cela est aussi ingénieux que très fin dans la narration et la lecture impliquée. Voilà particulièrement bien rendu l’effet de ce chat qui file, qui ne se laisse pas ou peu approcher par sa présence fugace. Le mouvement est réellement rendu visuellement avec autant de légèreté, de finesse que beaucoup d’élégance dans une sorte de danse des silhouettes dans le décor urbain. Dans cette optique, certaines cases sont parfois mêlées sur la même page en montrant plusieurs actions ou l’évolution d’une action dans une même image.

Le Beau Chat, Laurie Agusti, éditions Biscoto, 19 euros, à partir de 6 ans.

Pour écouter l’émission Écoute ! Il y a un éléphant dans le jardin où cette chronique a été diffusée (vers 77 min environ).

Pour plus d’informations sur Laurie Agusti et sur les éditions Biscoto.

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