Je suis depuis longtemps le travail de Laurie Agusti, autrice et illustratrice au travail aussi fascinant qu’intéressant depuis la parution en 2014 de L’imagier des disparus aux éditions Le Baron Perché. Plus récemment, son style s’est affirmé dans une forme de virtuosité graphique par des illustrations d’une grande finesse avec plusieurs albums parus ces dernières années aux éditions Biscoto et Albin Michel Jeunesse. Elle travaille également pour la presse et est à lire sur le site de Radio GrandPapier son adaptation en bande dessinée de la Divine Comédie de Dante.

Dans L’immeuble d’à côté, l’on suit le regard d’Alma, petite fille semblant assez solitaire, qui espionne, de chez elle en ville, ce qu’elle voit de sa fenêtre, des petits oiseaux à l’immeuble en train d’être construit juste en face. À partir de ses observations minutieuses, elle invente tout un monde et distingue petit à petit dans l’immeuble en construction des sortes de fantômes étranges vaquant à diverses occupations au fil des saisons et de l’avancée des travaux.

L’on partage ici la fascination de la petite fille pour la création progressive d’un nouvel univers sous ses yeux. L’on peut y voir un parallèle avec le confinement, un certain désœuvrement chez soi et la curiosité de regarder ses voisins chez qui il se passe toujours quelque chose, infime ou plus important. Alma s’évade de chez elle par la divagation et le rêve ; les scénarios qu’elle invente alors lui permettent de contrer une certaine monotonie dans ses observations en se raccrochant à l’intriguant nouvel immeuble. La contemplation de cet édifice lui permet d’apprivoiser sa peur première et sa fascination pour ce nouveau monde inconnu. Ainsi, les fantômes deviennent de moins en moins effrayants et de plus en plus quotidiens, voire amusants, pour devenir des habitants du nouvel immeuble au fil de l’histoire qui dure sur plus d’un cycle des saisons, laissant ce temps long faire son œuvre. La rencontre et l’altérité sont ici toute proches, à quelques fenêtres de là ; s’il y a là une forme de message dans cet album, il y est délivré de façon aussi subtile qu’élégante.

Les habitants fantômes semblent petit à petit se livrer à une sorte d’imitation des activités humaines dans certains stéréotypes du sport, du jardinage ou de la célébration de Noël par exemple, reproduits à l’infini par leur nombre grandissant, comme une sorte de parodie de notre vie bien réglée, standardisée, jusqu’à l’absurde des vacances à la plage depuis l’immeuble.

Le texte de Laurie Agusti est sobre, parfois elliptique, mais il met sur la voie de la lecture des images intrigantes en elles-mêmes. Au-delà d’une atmosphère étrange dégagée par l’histoire, un certain humour se fait jour au fil de la lecture dans les détails à débusquer, certains fantômes ne se conformant pas totalement aux autres, que l’on peut retrouver par certains indices distillés dans le texte. Ainsi, la grande richesse de cet album très bien construit peut s’apprécier de plus en plus au cours de ses relectures, chacune différente dans ce qui accrochera l’œil et l’oreille des lecteurs enfants et adultes.

L’on peut voir dans cet album une approche de l’idée d’inquiétante étrangeté, concept freudien pouvant être compris comme une forme de familier inquiétant, oxymore particulièrement intéressant liant ici la familiarité de la ville, de l’immeuble, des activités de ses habitants à leur apparence de fantôme et à leur comportement parfois surprenant. L’on oscille entre un élégant ballet de spectres et des scènes presque grotesques, entre rêve et cauchemar, entre oppression et humour, le tout avec beaucoup de finesse et de légèreté.

Le travail graphique de Laurie Agusti est très intéressant, développant l’univers de la ville et du chantier dans leurs dimensions visuelle, lumineuse et sonore permettant de montrer la ville, où vivent de nombreux enfants, et son aspect fascinant, grandiose mais quotidien. La ville est ici un lieu propice du jeu graphique de l’autrice autour de la régularité, du motif entre l’immeuble, les échafaudages, les tables ou même les fantômes eux-mêmes et leurs divers accessoires. Les illustrations d’une grande finesse à la gouache et au rotring peuvent à première vue être prises pour du numérique tant elles sont précises et régulières. Des touches de couleurs sont plus ou moins présentes selon les doubles pages et permettent de rendre les fantômes de plus en plus familiers, des inquiétants spectres aux yeux et gants rouges du début qui se trouvent petit à petit affublés d’accessoires colorés au fil de leurs activités. Un vrai rythme est donné à la narration par les illustrations dans une alternance de lumière, d’aplats noirs, de vide, de plein, de dense ou d’épuré. Cet univers étrange et d’un onirique inhabituel a un effet magnétique et saisissant visuellement sur le lecteur.

À cela s’ajoute un grand art du découpage et de l’usage de différents plans alors que l’on passe de très gros plans à des vues d’ensemble très détaillées. Les cadrages, en se fixant sur ce que voit Alma, sont souvent entourés de noir par ses jumelles ou les petites ouvertures de ses volets où l’on distingue par touches ce qu’il peut se passer dans tel ou tel appartement…

L’immeuble d’à côté, Laurie Agusti, éditions Albin Michel Jeunesse, collection Trapèze, 20 euros, à partir de 4 ans.

Pour écouter l’émission Écoute ! Il y a un éléphant dans le jardin où la chronique a été diffusée.

Pour plus d’informations sur Laurie Agusti et sur les éditions Albin Michel Jeunesse.

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