Crockett Johnson est un auteur, illustrateur et peintre américain du milieu du XXe siècle connu principalement pour ses strips autour du personnage de Barnaby dont un recueil a été publié en France aux éditions Actes Sud-l’an 2 mais aussi pour ses illustrations pour la jeunesse avec notamment plusieurs albums réalisés avec sa femme, Ruth Krauss.

Harold et le crayon violet est un grand classique de la littérature jeunesse américaine, paru initialement en 1955, mais relativement moins connu en France, dont le personnage a fait l’objet d’une série de six autres albums par la suite. La série a déjà été éditée en France au début des années 2000 aux éditions Pocket Jeunesse dans un format livre de poche, bien différent du format original repris ici. Après plusieurs adaptations du livre en dessin animé et pièces de théâtre, Harold est devenu au fil du temps une figure populaire américaine souvent citée, largement reprise ou détournée dans des films, sketchs ou même dans un épisode des Simpson.

Dans cet album, tout commence par une page presque vierge où l’on voit le petit Harold tenant un crayon violet démesuré à la main et ayant tracé quelques traits dans le vide avec celui-ci. Alors qu’il décide de se promener au clair de lune dans ce vide, Harold dessine une lune, puis un chemin, tous deux nécessaires à cette activité, et là commencent ses aventures imaginaires à partir de ses dessins au crayon violet en reprenant tous les décors successifs, de la forêt à la ville en passant par la mer. En suivant son crayon et son trait, Harold arrive toujours à se tirer d’affaire dans les situations parfois périlleuses dans lesquelles il se met.

Harold et le crayon violet s’avère malin et réjouissant avec toutes les difficultés et peurs mais aussi toutes les solutions apportées à cela venant du crayon magique qui peut représenter l’imagination d’Harold en elle-même. Le monde imaginaire d’Harold est foisonnant, il va toujours plus loin dans l’exploration en rebondissant à chaque nouvelle situation comme quand, de peur face à un dragon, sa main tremble et dessine des vagues puis se ressaisit pour faire apparaître un bateau avant qu’il ne se noie dans la mer involontairement créée. Les dessins d’Harold deviennent sa réalité, il interagit avec eux, tout violets, enfantins et peu réalistes qu’ils soient. La grande place laissée ici à l’imagination peut donner envie aux petits et grands lecteurs de continuer l’histoire en en dessinant de nouveaux rebondissements possibles. Peut-être peut-on voir dans la forme de toute-puissance d’Harold, son crayon et son imagination sur l’histoire en train de se construire un parallèle avec la situation de l’auteur-illustrateur qu’est Crockett Johnson, le personnage principal se confondant avec l’auteur en créant de lui-même sa propre histoire ?

Au-delà de cette aventure réjouissante aux nombreux rebondissements, cet album propose une sorte de boucle narrative autour du sommeil où l’on peut s’interroger sur le rêve et la réalité, de cette nouvelle réalité qu’Harold invente, peut-être dans ses rêves entre aventure et quotidien, du dragon aux délicieuses tartes jusqu’à son lit pour s’endormir enfin après tant de péripéties. Cet entrelacement de différents registres est fréquent dans les rêves où l’étrange peut cohabiter avec le très habituel. De plus, la lune est prise pour repère par Harold dans son histoire : de première chose dessinée par l’enfant, elle reste présente à chaque double page comme un fil conducteur dans son voyage comme un quête pour retrouver sa chambre grâce à elle jusqu’à ce qu’il finisse par lâcher son crayon et s’endormir alors, l’aventure finie.

Le crayon et ce qui est dessiné grâce à lui semblent parfois échapper à Harold qui peut être effrayé par ce qu’il crée, par les rebondissements qu’il invente. Il en est à certains moments presque perdu dans ses propres dessins dans cette mise en abîme aussi vertigineuse que très amusante, sauf quand il décide de ne dessiner qu’un arbre de la forêt pour justement ne pas s’y perdre. L’album s’avère aussi drôle que poétique, voire philosophique dans une réflexion sur la réalité et l’imagination. De la tentation de la transgression de dessiner sur les murs commune à de nombreux enfants, ici Harold va plus loin en dessinant ces murs en eux-mêmes et tout son environnement réel ou fantasmé à partir de la page blanche qui lui est laissée.

Le dispositif graphique utilisé par Crockett Johnson est simple et percutant : Harold est représenté en noir et blanc, quasiment d’un trait à la plume rehaussé d’un ton de gris, toujours de profil, tourné vers l’action qui ne s’arrête jamais tant qu’il ne lâche pas son crayon. La seule couleur est apportée par les dessins violets plus ou moins présents et détaillés par de gros traits volontairement simplistes et enfantins, parfois maladroits, cela ajoutant à l’humour du récit. Le crayon violet en lui-même est sans contour et se fond alors parfois dans ses dessins comme si l’acte de dessiner et son résultat se mélangeaient dans cette nouvelle réalité ainsi créée. Une place importante est laissée dans les pages au vide, au blanc à remplir par l’imagination d’Harold ou de l’auteur lui-même.

Harold et le crayon violet, Crockett Johnsion, éditions MeMo, 15 euros, à partir de 3 ans.

Pour écouter l’émission Écoute ! Il y a un éléphant dans le jardin où la chronique a été diffusée (à partir de 67 min environ).

Pour plus d’informations sur les éditions MeMo.

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