Cruschiform est sûrement la plus connue des deux coauteurs de ce livre par son atelier de graphisme, ses illustrations pour la presse et la publicité et surtout plusieurs livres parus chez Gallimard jeunesse et notamment Colorama, imagier des nuances de couleurs, fascinant de précision et de sens graphique. Gazhole est pour sa part principalement illustrateur dans l’animation mais travaille également pour la presse et l’édition jeunesse.

Dans ce livre, projet très ambitieux dont les prémisses ont pris forme en 2013 et 2014 dans quatre histoires successives parues alors dans le magazine Georges, il était une fois, dans un royaume où il est de bon ton d’être anguleux, une parfaite princesse triangle équilatéral qui s’éprend, au grand dam de ses parents et de la cour, d’un prétendant bien plus courbe que souhaité…

L’on part ici bien de la trame classique et revendiquée du conte de fées tel qu’on le connaît tous, qui est présent dans l’inconscient collectif des enfants et des adultes avec ses roi et reine, sa princesse à marier, ses prétendants, sa fée, sa forêt sombre et ses intrigues et tensions dramatiques, trame se confrontant à l’ultra-moderne, au sobre et percutant graphiquement usage de formes géométriques aux couleurs éclatantes pour représenter tous les personnages.

Si la contrainte que s’imposent les deux auteurs semble de prime abord jeu graphique, elle s’insinue dans la narration où textes et images se répondent ingénieusement dans cette épopée géométrique où chaque détail compte. Les jeux narratifs et graphiques s’en trouvent intrinsèquement mêlés, textes et images se répondant au-delà de la règle de représentation respectée dans ce livre fascinant de détails, d’ingéniosité narrative et graphique. Ce dispositif narratif sous forme de contrainte tend au minimalisme et permet en cela de rendre le propos d’autant plus éclatant, amusant, voire déconcertant par moment. Par ce décalage entre la trame classique et sa représentation novatrice, les mathématiques deviennent poétiques et la géométrie romanesque à coups de querelle entre les anguleux et les courbés, de perfection de la princesse triangle équilatéral, de portraits en graphiques…

Le texte, sous ses détours de conte classique, s’avère ciselé avec minutie, rimé par moments et très mélodieux tout le temps, de cette oralité et musicalité propre aux contes. Si le conte ici écrit est bien original, ses références à des contes classiques dans leurs personnages ou situations emblématiques tels Le Petit Poucet renforcent l’atmosphère presque universelle de cette histoire. À cela s’ajoute un humour bien senti venant notamment du décalage amené dans cet univers précieux et presque ampoulé du conte et de la cour royale avec l’usage surprenant du champ lexical de la géométrie menant à des jeux de mots savoureux.

Les illustrations et la mise en page sont ici saisissants dans un découpage libre et évoluant selon les passages de l’histoire par une alternance de pleines pages ou vignettes de ces formes-personnages aux couleurs en aplats vibrants aux décors faits de quelques lignes noires et fines, d’illustrations en noir, blanc et dégradés de gris pour les décors de l’univers féérique du château ou de la forêt sombre, comme une référence aux gravures de Gustave Doré illustrant Charles Perrault. De plus, la construction et la mise en place du texte s’avèrent bien ingénieuses, parfois en page entière tels les intertitres du cinéma muet rythmant le récit ou en vignette en bas des cases se rapprochant alors plus d’un découpage de bande dessinée.

L’usage des formes-personnages est très fluide et réussi en ce que la forme de chacun suit son trait essentiel de caractère qui le définit alors intégralement, dans une sorte de synecdoque, comme il est fréquent dans les contes, avec ici le roi en couronne, les gardes comme deux pointes acérées, le bourreau tranchant ou le chasseur en sapin. Ce dispositif, pouvant de prime abord sembler complexe à la lecture, se révèle alors d’une grande lisibilité et clarté par ces personnages que l’on saisit en un coup d’œil et dont les interactions dans les illustrations apportent immédiatement à la narration.

La géométrie rythmant les pages apporte alors une esthétique épurée par ce jeu graphique modulaire où tant de formes peuvent interagir entre elles pour faire avancer l’histoire comme un jeu de cubes et autres volumes à empiler ou associer. À noter la typographie très travaillée créée pour l’occasion qui évolue au fil de l’histoire : parfois tremblée, plus ou moins grande et grasse, cela renforçant l’oralité, voire la théâtralité, du conte.

Il y a ici une grande élégance tant du texte, des illustrations que des typographies et du découpage, tous sobres, précis et nécessaires, aux détails à décoder selon plusieurs niveaux de lecture se superposant ou s’imbriquant finement dans une forme de minimalisme non simpliste et très travaillé. Voilà du livre à contrainte pour enfants totalement fascinant de minutie virtuose tout en ne perturbant en rien la fluidité de cette histoire que l’on se prend à lire à voix haute en y mettant le ton dès les premiers mots.

Il était une forme, Gazhole et Cruschiform, Maison Georges, 19,90 euros, à partir de 6 ans.

Pour écouter l’émission Écoute ! Il y a un éléphant dans le jardin où la chronique a été diffusée (à partir de 65 min environ).

Pour plus d’informations sur Gazhole, Cruschiform et les éditions Maison Georges.

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