Avec ce livre, j’ai de prime abord été attirée par les illustrations de Loïc Gaume, dont j’aime beaucoup le travail, ici en tant qu’illustrateur et souvent également en tant qu’auteur. J’ai d’ailleurs déjà parlé l’an dernier dans cette chronique de son livre Mythes au carré aux éditions Thierry Magnier. Si j’apprécie tout particulièrement son sens du jeu graphique et narratif et la façon dont il imbrique les deux en s’amusant de contraintes, son travail d’illustrateur de textes d’autres auteurs est tout aussi passionnant et l’on y retrouve cet intérêt systémique.

Sylvain Alzial, documentaliste de radio ayant un fort intérêt pour les cultures traditionnelles du monde entier, a adapté en albums plusieurs contes et légendes traditionnels méconnus avec un parti pris de travailler avec des illustrateurs contemporains aux styles graphiques affirmés à chaque fois très différents et tranchant avec le propos a priori classique que l’on peut alors redécouvrir comme très actuel.

Versant Sud est une maison d’édition belge dont la branche jeunesse, créée il y a cinq ans seulement, prend une place fondamentale dans le catalogue. Après avoir commencé en éditant principalement de jeunes auteurs-illustrateurs bruxellois tels Loïc Gaume ou Marine Schneider, la maison a depuis élargi son catalogue avec notamment de plus en plus d’auteurs nordiques comme Anders Holmer ou de très belles éditions de Lotta d’Astrid Lindgren dans des versions illustrées par Beatrice Alemagna.

L’île aux deux crabes est inspiré d’une légende kanak avec un décalage entre cet aspect traditionnel de l’histoire et les illustrations intéressantes et bien loin du classicisme habituellement réservé à l’illustration de tels récits, ce qui renforce tout l’aspect malin et la structure du texte. Ici, ou plutôt sur une petite île perdue dans l’océan, il y a fort longtemps, alors que les animaux vivaient sans parure aucune, ils se trouvent un jour dotés chacun par une vieille magicienne, qui de plumes, écailles ou fourrure… Manquent uniquement à l’appel Petit-Bernard et Grosse-Pince, lointains ancêtres du bernard-l’ermite et du crabe, plus occupés à s’amuser sur la plage avec des noix de coco.

Il y a de la légende cosmogonique dans ce texte bien plus profond que l’aventure amusante de ces deux petits crustacés ayant raté une si bonne occasion. Il est ici question de la création, des origines du monde, du pourquoi de l’homme dans une histoire encore plus grande et un enchevêtrement qui le dépasse, du pourquoi du bernard-l’ermite chapardeur de coquilles et de la timidité du crabe qui se cache… Le texte est ici si bien travaillé par l’auteur que l’on sent tout de suite l’oralité propre aux légendes traditionnelles, de cette légende, aussi poétique qu’amusante, que l’on raconte et transmet pour expliquer l’univers.

Toute la saveur de ce texte réjouissant se développe grâce à son imbrication narrative aux illustrations de Loïc Gaume qui, plus que d’illustrer simplement le propos de l’auteur, y ajoute du sens. Si les illustrations produisent sur le lecteur un effet saisissant immédiat par leurs compositions, elles s’avèrent aussi très malignes et bien vues et agencées pour apporter en elles-mêmes à la narration.

J’ai un fort attrait pour les livres à concept, narratif ou graphique, concept ici appliqué à une légende ancienne et créant alors un décalage très intéressant. Ici, une forme fixe est la même sur chaque page de droite du récit qui se transforme au fil de l’histoire et des couleurs qu’elle prend en île, coquillage, noix de coco ou soleil couchant notamment. La forme initiale de l’île devient un élément plus petit de cette île, puis encore plus petit, pour y revenir et aller au plus grand, jusqu’à la constellation du cancer en page de garde finale, se déployant ainsi à l’échelle de l’univers en parallèle à l’aspect cosmogonique du texte. La forme est permanente mais le changement est dans l’échelle et donc dans la taille réelle (et non de représentation) de cette forme et de ce qu’elle est au fil des pages. Ce changement d’échelle avec une persistance de cette forme renvoient alors à ce monde tel qu’il a été créé et à l’aspect cyclique du récit des origines.

Comme souvent dans les illustrations de Loïc Gaume, les tracés à la plume ne coïncident pas avec les couleurs en aplats dans un jeu de superposition pouvant donner de nombreuses lectures à ces visuels passionnants aux formes colorées sans contours et contours sans couleurs se mêlant subtilement. Ici, en plus de la forme centrale sur chaque page, une certaine horizontalité est donnée aux compositions par des lignes franches créées par les couleurs en aplats formant le ciel, la mer et le sable de l’île dans un horizon évoluant selon la présence de l’un, l’autre ou des trois de ces éléments. Tout ce qui gravite autour de ce décor, animaux, végétation ou autre, est représenté en contours à la plume et à l’encre par des tracés non remplis. La plume et l’encre, avec un trait grossi par rapport aux originaux de l’illustrateur, donnent un grain à ces tracés, sortes de trame ou de motifs superposés à la trame de l’horizon, représentant alors toute la richesse et l’infini de ce monde tel que raconté.

L’île aux deux crabes, Sylvain Alzial et Loïc Gaume, éditions Versant Sud, 14,50 euros, à partir de 4 ans.

Pour écouter l’émission Écoute ! Il y a un éléphant dans le jardin où la chronique a été diffusée (à partir d’environ 67 min d’émission).

Pour plus d’informations sur Loïc Gaume et sur les éditions Versant Sud.

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