Voilà un moment maintenant que je voulais parler de ce livre ici sans trop savoir comment l’aborder, alors voilà, je me lance, cet album étant pour moi un de ceux les plus marquants, forts et précieux de ces derniers mois. Il vient d’ailleurs de recevoir le Prix Ibby de l’album belge pour l’année 2022.

Bernadette Gervais est une illustratrice et autrice belge de nombreux albums pour enfants chez divers éditeurs dont Les Grandes Personnes, Gallimard jeunesse ou Albin Michel jeunesse. Elle est connue pour ses imagiers et abécédaires spectaculaires dont l’ABC de la Nature ou Des Trucs comme ci des Trucs comme ça aux éditions Les Grandes Personnes, remarqués par de nombreux prix. Ses illustrations sont fascinantes de détails, de finesse et de réalisme.

Ici, Petite Ourse vit dans une belle maison avec la panda Pandora, qui l’a adoptée il y a bien longtemps. Pendant que cette dernière lit, se cultive et impressionne tout son entourage par ses connaissances et son aura, Petite Ourse s’occupe de tout à la maison. Mais, pour Pandora, ce n’est jamais assez bien. Elle lui reproche tous les maux et la rabaisse sans cesse, tant et si bien que l’oursonne y croit et se sent elle-même bien stupide face à cette grande et impressionnante dame.

Cette fable animalière présente sans fards la violence quotidienne d’une situation d’emprise et d’abus affectif et psychologique au sein d’un foyer. Si de plus en plus de livres pour enfants dès un jeune âge abordent des sujets difficiles ou tabous et notamment différents types de violence, en voilà une forme, la violence psychologique, dont on parle très peu aux enfants qui peuvent y être confrontés. Pourtant, ce récit peut faire penser tout un chacun à tant d’histoires vécues ou entendues. Il y a là de la banalité dans cette violence quotidienne au sein de la maison, lieu d’affection mais aussi d’isolement où l’on est si vulnérable face à la domination. Ici, cela concerne une mère adoptive et son enfant mais peut être adapté à toutes les situations de couples au sein de la famille ou même entre amis. L’on peut le remarquer d’autant plus dans les cas d’une position d’ascendant de l’un sur l’autre par l’âge, le physique ou plus insidieusement par la générosité et le sentiment de dette, comme ici avec le fait pour Pandora d’avoir adopté Petite Ourse. Cet effet d’inégalité dans la relation est accentué par l’absence de mention du prénom de Petite Ourse, toujours appelée par ce simple surnom, face à Pandora et son prénom imposant et effrayant renvoyant au mythe de la boîte de Pandore. Ce qui nous est dépeint ici est bien une situation de harcèlement par le dénigrement, la culpabilisation, l’isolement et la répétition de tout cela. En conséquence, la confiance en elle de Petite Ourse se trouve brisée ; elle en vient à se dénigrer elle-même et abonde dans le sens des reproches de Pandora jusqu’à excuser sa violence.

L’on remarque depuis quelques années en librairie une augmentation notable de la production en jeunesse de « livres-médicaments » sur divers émotions ou problèmes que l’on pourrait souhaiter résoudre par ce biais. Si je comprends parfaitement le besoin d’un support tel qu’un livre pour aborder certains sujets difficiles avec des enfants, je suis parfois mal à l’aise face à certains de ces livres dans le ton utilisé et le but recherché. D’autant que l’aspect graphique, pourtant très important pour les enfants qui lisent les images bien avant de savoir lire du texte, y est souvent peu développé, comme s’il était plus sérieux de ne pas s’y attarder. Ici, l’on est au-delà. Déjà, le livre est très beau, même si je le dis rarement car c’est aussi une affaire de goût, il est donc subjectivement très beau. Mais surtout, plus que de résoudre, il s’agit là déjà de comprendre, d’identifier la situation problématique, de réaliser ce qu’il se passe devant nos yeux. C’est une situation pas normale à débusquer, à appréhender, à laquelle faire face et de laquelle se sortir ou aider un autre à sortir. L’enfant lecteur est ici mis en position d’observateur de ce qui se joue à l’intérieur de ce foyer. Ce point de vue peut l’amener à voir tout ce qui n’est pas normal dans cette histoire, et pas uniquement la gifle donnée. Car si la violence physique est tôt expliquée et interdite aux enfants dans leurs relations sociales, peu de mention est généralement faite de celle psychologique moins visible.

En parlant de cette forme de violence, l’on évoque aussi le respect, celui que l’on nous doit et celui que l’on se doit à soi-même. Il est question de dignité, comme le met en lumière la citation de Gisèle Halimi en exergue de l’album. La Grande Ourse, constellation à qui l’oursonne se confie la nuit à sa fenêtre et qui contredit inlassablement Pandora, personnifie alors tant une aide extérieure (au-delà de l’incrédulité générale invisibilisant la situation) que la force intérieure de Petite Ourse pour se sortir de là. Ce tiers impalpable est comme une sorte de conscience ou de bonne fée, un long cheminement intérieur pour ne pas se résigner. Ainsi, par son courage et son espoir, Petite Ourse devient Grande. Le titre de l’album prend alors le parti de l’espérance en ne se référant pas à la relation abusive mais seulement à celle entre Petite Ourse et Grande Ourse, entrevoyant l’après de cette situation inacceptable.

Pour narrer cette histoire forte et poignante, l’autrice développe un texte sobre, très factuel. Cela s’adapte totalement au cadre quotidien de la maison de Pandora, sans en rajouter dans le drame par les mots, même quand il s’agit des ressentis de Petite Ourse. Par cette concision et cette précision des phrases, le livre en devient d’autant plus intense, touchant et pertinent sur son sujet.

Les illustrations à la peinture et aux pochoirs de Bernadette Gervais sont toujours aussi impressionnantes de finesse. À cela s’ajoute un pantone orange contrastant et un travail sur les lumières entre les scènes de jour où Petite Ourse entretient le potager et les scènes d’intérieur de nuit où l’on devine, de la fenêtre, la Grande Ourse à l’écoute. Il se dégage étonnamment des images beaucoup de douceur et de sensibilité. Cela évoque tant le quotidien donnant le cadre de cette histoire que, par contraste, l’invisibilisation pour l’extérieur de la situation, de cette violence sournoise qui ne se voit pas. À noter, comme une référence au goût de l’autrice pour les imagiers et la nature, de nombreuses plantes toxiques ou à tout le moins épineuses, qui émaillent les pages, listées à la toute fin, jusqu’au pissenlit final dont les graines prennent leur envol en parallèle de Petite Ourse.

Petite et Grande Ourses, Bernadette Gervais, éd. La Partie, 18 euros, à partir de 5 ans.

Pour écouter l’émission Écoute ! Il y a un éléphant dans le jardin où cette chronique a été diffusée (vers 70 min environ).

Pour plus d’informations sur Bernadette Gervais et sur les éditions La Partie.

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