Et c’est donc la première fois ici que je parle des éditions L’agrume que j’aime pourtant beaucoup ! Cette maison d’édition, créée il y a une dizaine d’années, publie principalement des albums jeunesse mais aussi quelques bandes dessinées. Elle a été fondée autour d’un intérêt fort pour l’illustration contemporaine avec la publication de jeunes illustrateurs dans des styles souvent très différents comme Emmanuelle Bastien ou Anne-Hélène Dubray. Un intérêt fort y est porté aux livres-objets et à l’objet livre avec des fabrications soignées et une grande attention portée aux couleurs. À noter de plus leurs très bons livres, graphiques et malins, en petite enfance.

J’ai par contre déjà parlé ici il y a quelques mois de Sylvain Alzial, documentariste et auteur jeunesse dont le travail autour de réécritures de contes du monde avec différents illustrateurs m’intéresse tout particulièrement.

Benoît Tardif est un illustrateur québécois dont j’ai découvert l’intéressant travail dans la presse et notamment grâce au Magazine Georges. Il travaille pour d’autres titres de presse, réalise de nombreuses affiches et illustre des livres pour enfants, notamment le très beau Metropolis, paru il y a quelques années chez Actes Sud Junior.

Dans cet album, l’on suit un petit grain de sable qui ne se satisfait pas de cette condition et rêve d’autres destinées selon tout ce qui lui tombe sous les yeux, qu’il a bien grands d’ailleurs. Le voilà qui se transforme alors en ce qu’il voudrait être (caillou, volcan, soleil ou même vent), mais n’en est jamais vraiment satisfait, jusqu’à vouloir peut-être redevenir grain de sable.

Cette histoire est inspirée de différents contes et légendes au travers du monde et notamment de Chine ou du Pays Basque. Le texte rythmé et régulier au fil des différentes transformations se lit comme une ritournelle très musicale et aussi drôle que poétique que l’on se plaît à déclamer à voix haute. Ces inspirations donnent à l’histoire un aspect intemporel et universel qui se confronte au style d’illustration détonnant et peu habituel dans ce type de récits. Par ce rapprochement inattendu, l’on en devient peut-être mine de rien plus attentif au texte et au sous-texte, vers lesquels je n’irais pas forcément d’emblée si accolés à des illustrations plus classiques.

Ici, le personnage principal, au début grain de sable, passe par tant d’états différents mais tous naturels au fil de l’histoire. Voilà une boucle narrative amusante où l’on peut se plaire à regarder tant les transformations du personnage que ce qui pourrait lui faire envie dans son environnement proche et qu’il voudrait à son tour devenir. Cette boucle part de différents états pour faire avec ce personnage le tour de l’univers, jusqu’au soleil, ses ambitions de transformations étant hors de toutes proportions. En cela, il n’y a pas de gradation entre les différents états qu’il rencontre, ou alors une gradation toute relative et qui lui est propre. Ainsi, le soleil voudrait être vent et l’océan grain de sable, tout étant relatif à la position et à l’état de chacun. La fin est laissée ouverte par l’auteur. Le personnage va-t-il redevenir grain de sable comme il en aurait envie ? Et s’il redevient grain de sable, sera-t-il alors enfin satisfait ou la boucle continuera-t-elle encore ?

Comme dans la plupart des contes, différents niveaux de lectures sont ici possibles, des folles aventures et drôles de transformations de ce minuscule grain de sable à un questionnement sur le sentiment d’envie, interrogation que l’on peut ou non développer, cela restant ouvert à la lecture. Il peut alors être question de jalousie, d’envie et de leur corollaire, l’insatisfaction ici chronique. Tout cela est vu en rapport à l’autre, quel qu’il soit, dont on ne voit que les aspects positifs de la condition que l’on imagine bien plus désirable que la sienne dont on éprouve les désagréments. L’envie est ici hors de toutes proportions. Est montrée une forme d’insatisfaction par essence de son être, en cela même qu’il est le sien. Quelle que soit la transformation, il sera finalement insatisfait et voudra devenir l’autre et ainsi de suite dans une boucle qui pourrait être sans fin. L’on peut alors y voir un message sur la tolérance vis-à-vis des autres et l’acceptation de soi, de sa condition et de sa vie, plus que le renoncement à ses rêves. Peut-être s’agit-il aussi de trouver sa juste place et pour cela d’en expérimenter d’autres. Voilà une forme de morale du conte justement moins moralisatrice que dans certains textes classiques car développée avec tout le décalage et l’humour apportés par les auteurs.

Les illustrations de Benoît Tardif apportent un univers singulier et plein d’humour à cette histoire. Les formes sont simples en partant du rond imprécis du grain de sable et d’une gamme chromatique chaude rehaussée d’un ton bleu vert contrastant. L’on est entre détails savoureux comme la représentation de tous les grains de sable pour la plage et grande sobriété. Une question très intéressante s’est présentée à l’illustrateur dans l’élaboration de ce projet, celle de la représentation du personnage qui se transforme à chaque page mais doit rester reconnaissable. Le personnage est alors toujours reconnaissable par sa couleur d’un pantone orange fluo du plus bel effet, qu’il soit sable, volcan, nuage ou océan, et le dessin schématique d’un même visage composé de grands yeux et d’une bouche renforçant l’effet de personnification. À cela s’ajoute une fabrication soignée de l’album avec une couverture à bords francs aux coins arrondis et un travail intéressant sur la typographie.

Le Grain de Sable, Sylvain Alzial & Benoît Tardif, éditions L’agrume, 15,90 euros, à partir de 4 ans.

Pour écouter l’émission Écoute ! Il y a un éléphant dans le jardin où cette chronique a été diffusée (vers 68 min d’émission).

Pour plus d’informations sur les éditions L’agrume.

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