Talents Hauts est une maison d’édition, créée il y a plus de 15 ans, engagée pour la déconstruction des stéréotypes, principalement sexistes, dans la littérature jeunesse. Elle a une place importante dans le paysage de l’édition jeunesse française par cet angle intéressant sur tous les domaines, des albums pour tous petits ou plus grands jusqu’aux romans pour adolescents. L’on passe alors de contrepieds des contes de fées aux récits de vie engagés. À noter la collection de romans Les Héroïques présentant des périodes historiques plus ou moins connues par le prisme de personnages issus de minorités (de genre, ethniques ou autres) donnant un nouvel éclairage à ces moments importants. Le ton y est juste sans être moralisateur : il s’agit avant tout de littérature jeunesse et de bonnes histoires à lire ou à se faire lire !

Paula Bombara est une autrice argentine reconnue internationalement dont voilà le premier texte traduit en français vingt ans après sa publication originale, alors son premier roman édité en Argentine.

Le Puits et la Lumière, court roman largement autobiographique, est divisé en trois parties concernant trois périodes distinctes de la vie d’une petite fille. On la suit d’abord fillette lors de la dictature militaire argentine de la fin des années 1970 alors que son père, puis sa mère, que l’on comprend engagés contre le régime, sont successivement arrêtés. Quelques années plus tard, elle aura retrouvé sa mère à laquelle elle pose tant de questions sur cette période nébuleuse pour elle. On la retrouve enfin adolescente, alors que le pays est désormais sous un régime démocratique, où, au cours d’un devoir scolaire, elle va raconter son histoire, celle de ses parents, importantes pour la mémoire du pays.

Tout le texte est rédigé du point de vue de cette petite fille qui a 3 ou 4 ans dans la première et plus importante partie du récit. L’on suit tant ses ressentis que ses incompréhensions alors qu’elle pense que son père s’est perdu à vélo. Ses incompréhensions autour de l’absence de son père, comme un quiproquo avec la réalité rendent le sous-texte bien plus criant. La fillette est ballotée entre des déménagements incessants et une vie de plus en plus précaire. Elle ressent plus le danger qu’elle ne le comprend réellement. Par son innocence et sa candeur de fillette, les révélations de ce qu’il se passe réellement en fond sont d’autant plus saisissantes. Les yeux naïfs et sans filtres d’une enfant permettent au lecteur de voir et d’appréhender l’horreur du régime dictatorial plus crûment.

La construction du roman nous imprègne pleinement dans les ressentis de la fillette narratrice. L’entendement se fait petit à petit, au fil de la lecture et des passages que l’on peut avoir envie de relire par moment. La perception du lecteur est limitée par ce prisme de la vue de la fillette en proie à autant de détresse que d’incompréhension. Le lecteur est ici actif, il recompose l’histoire au fil du récit par les fragments, dialogues et non-dits, en parallèle de ce qu’il sait déjà ou non de cette période historique en Argentine.

Il est ici question du souvenir, de l’importance de la mémoire et du partage, entre la fillette et sa mère puis au-delà, avec ses camarades et professeurs, et enfin avec ce roman, largement autobiographique et traduit dans de nombreux pays. Quand elle grandit et alors qu’elle a retrouvé sa mère qu’elle presse de questions, ses propres souvenirs d’enfance sont très flous. Elle a besoin d’explications, de savoir ce qu’il s’est passé en parallèle d’une sorte d’amnésie traumatique. Elle grandit en comprenant les choses petit à petit, entre des souvenirs évanescents et des informations glanées ça et là, auprès de sa mère surtout. À ce besoin de la jeune fille se heurtent les craintes de la mère autour de cette parole alors même que le régime dictatorial est tombé, la peur restant ancrée en elle. Voilà un récit fort à diffuser contre l’oubli, pour la mémoire de ces 30 000 personnes portées disparues à l’époque de la dictature militaire argentine. Ce texte n’est pas là pour documenter cette période mais pour en exposer des fragments, pour en faire ressortir l’universel par les yeux et les ressentis d’une fillette grandissant sous la dictature, pour lutter contre l’oubli et contre ses propres oublis. Cela peut alors donner envie par après de creuser le sujet pour mieux le cerner historiquement.

L’écriture et le style développés par Paula Bombara sont très intéressants et particulièrement bien retranscrits par la traduction de Sophie Hofnung. Le texte est court, sobre et très aéré, fait de beaucoup de dialogues lui donnant un aspect très oral, voire poétique, que l’on pourrait rapprocher de certains romans écrits en vers libres. Dans la première partie, alors que la narratrice n’est qu’une petite fille, le vocabulaire est simple et les phrases courtes, cela donnant à ressentir plus qu’à comprendre immédiatement, en parallèle à l’incompréhension et à la difficulté de dire de la fillette. La forme du texte est travaillée avec tant de blancs, de cassures, de répétitions, de jeux de ponctuations, de mots qui se bousculent pour montrer les non-dits, les oublis, les doutes et interrogations. Voilà une sorte de retranscription écrite des pertes de mémoire, des incompréhensions et du désarroi de la petite fille. Cette écriture fascinante traduit les sentiments et les ressentis par sa forme même au-delà des mots choisis. Cela rend le texte viscéral et lumineux, texte que l’on voudrait lire à voix haute pour en saisir tous les détails et toute l’urgence.

Le Puits et la Lumière, Paula Bombara, traduit par Sophie Hofnung, éditions Talents Hauts, 14,90 euros, à partir de 14 ans.

Pour écouter l’émission Écoute ! Il y a un éléphant dans le jardin où cette chronique a été diffusée (vers 75 min).

Pour plus d’informations sur Paula Bombara et sur les éditions Talents Hauts.

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