Cambourakis est une maison d’édition généraliste à la ligne plutôt engagée avec notamment une collection d’essais féministes, Sorcières. Cette inclinaison se retrouve dans les choix de leurs autres publications, à destination des adultes ou des enfants. La maison développe un catalogue d’albums jeunesse de plus en plus fourni. L’on y retrouve beaucoup d’auteurs d’Europe du Nord traduits, des classiques Moomins de Tove Jansson à des auteurs contemporains très intéressants comme Mari Kanstad Johnsen.

Emma Adbåge est une autrice et illustratrice suédoise de livres pour enfants. Elle a déjà vu plusieurs de ses albums traduits en français, principalement aux éditions Cambourakis, dont Le Repaire, paru en 2019.

Dans La Nature, l’on se retrouve dans une petite ville entourée de forêts, d’un lac et de toute une flore diverse. L’on y suit ses habitants entre émerveillement de cette nature, son fonctionnement, sa richesse et certains tracas qui y sont liés. Ils vont construire petit à petit à ces dits problèmes tant de solutions peu respectueuses de cette nature riche et foisonnante. Celle-ci va alors finir par se rebeller contre eux, par un déchaînement des éléments, pour pouvoir revenir à une cohabitation acceptable.

L’opposition entre la ville et la nature a priori simple s’avère dans cet album bien plus élaborée qu’il n’y paraît. Si le sujet de la sensibilisation à l’écologie est évident, il est aussi question d’un rapport historique et d’une inscription dans le temps de l’urbanisation de notre planète. Le temps semble ici condensé. Tout se passe sur une année avec les saisons qui défilent, les tracas qui y sont à chaque fois liés (que les feuilles tombent trop, qu’il n’y ait pas assez de neige, qu’il pleuve trop ou qu’il fasse trop chaud) et les actions des humains pour y remédier en tentant de circonscrire cette nature et ses effets. Voilà donc construite par l’autrice une boucle narrative sur cette année comme une suite de conséquences en chaîne vers le pire qui pourrait faire boule de neige d’année en année… Il y a là comme un récit condensé d’une urbanisation qui a pu en réalité prendre beaucoup plus de temps entre arbres abattus, goudronnage, déchets jetés dans le lac, climatisation et tant d’autres choses. En raccourcissant ce délai, les effets désastreux sur la nature sont d’autant plus visibles et palpables qu’ils sont immédiats, intenses et non dilués par le fil du temps et de l’habitude. Ce parti pris est intéressant pour permettre une réelle remise en cause et compréhension de certaines relations de causes à effets sur la nature.

La Nature, ici appelée avec un N majuscule, est présentée dans cette histoire comme un réel personnage. Elle est pourtant une sorte d’entité globale, abstraite et impalpable dans son tout alors que ses détails sont bien plus concrets et visibles pour nous. Ici, elle a des sentiments, elle agit et réagit face aux humains. Cela est renforcé par l’idée d’une nécessaire cohabitation entre les humains et la Nature, les deux étant mis pour cela sur le même plan. Cette sorte d’anthropomorphisme ou de personnification appliqué à la nature est très originale et intéressante. Ces procédés sont habituels dans les livres pour enfants mais souvent appliqués à des animaux et bien moins à des entités plus importantes. En allant plus loin, la question peut se poser d’une forme de déification de la Nature dans le déchaînement volontaire des éléments qu’elle provoque pour que les humains arrêtent leur course infernale, cercle vicieux la mettant en péril.

Il en ressort une sorte de fable écologique, parabole de notre rapport à la nature qu’il nous faut ménager pour qu’elle ne nous devienne pas hostile. L’on y voit un idéal d’harmonie. Si la Nature est montrée comme victime des actions humaines, les humains en seront in fine également victimes, eux-mêmes partie de cette nature, bien que présentés à l’écart. Le message écologiste est ici simple et mis en valeur par la justesse du ton de l’autrice, assez factuel et bien plus drôle que larmoyant, de son humour très caractéristique confrontant un texte plutôt sobre et descriptif et des illustrations plus fantaisistes. L’idée est de continuer à s’émerveiller de la nature, même si cet enchantement n’est pas toujours facile ou évident.

Les illustrations d’Emma Adbåge supportent à merveille le texte en apportant beaucoup d’humour et une grande liberté dans la représentation des humains comme de la nature. Son trait est sobre, voire naïf ; ce que l’on remarque dès la couverture montrant trois maisons schématiques, métonymie graphique de la ville aux allures enfantines. Les décors de la nature sont faits de couleurs fortes aux effets de matières apparents et souvent sans tracés ni détails. Les personnages, quant à eux, sont dégingandés, mous et déliés. Ils en deviennent très drôles dans leurs mouvements et attitudes contrastant avec les décors naturels plus impressionnants.

La Nature, Emma Adbåge, traduit du suédois par Catherine Renaud, éditions Cambourakis, 14 euros, à partir de 4 ans.

Pour écouter l’émission Écoute ! Il y a un éléphant dans le jardin où cette chronique a été diffusée (vers 73 min).

Pour plus d’informations sur les éditions Cambourakis.

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