Éléonore Douspis est graphiste et autrice-illustratrice de livres pour enfants. J’ai remarqué son travail avec la publication en 2016 de l’album Avant, il y avait la mer puis, dans un tout autre style, des Cubidulles, chez Albin Michel jeunesse déjà. Elle avait pourtant déjà vu paraître auparavant quelques albums aux éditions Circonflexe.

Grand-Mère est un album animé de plusieurs systèmes de pop-up et découpes selon les pages. L’on y découvre une grande-mère qui y perd la mémoire, entourée de ses enfants et petits-enfants. Grâce à quelques évocations, comme les nuages, suggérés par sa petite-fille, elle se souvient et raconte un épisode de sa jeunesse en Afrique, souvenir qui s’effacera pour elle mais sera conservé précieusement par sa famille.

Voilà ici abordé le sujet délicat en littérature jeunesse de la vieillesse et de la perte de mémoire. Cela peut en effet être déroutant pour des enfants en plein questionnement, comme les enfants curieux de l’histoire qui semblent beaucoup interroger leur grand-mère. Si le sujet est sensible, son approche par l’autrice révèle autant de simplicité, de finesse, de subtilité que de délicatesse justement. L’on peut même y voir une certaine forme de poésie dans les textes comme dans les illustrations faites d’évocations.

Au-delà de la mémoire et des souvenirs, il est ici question de transmission, de l’histoire familiale commune et des racines de chacun. L’on est entre ce que la grand-mère voudrait transmettre de son histoire et ce que ses enfants et petits-enfants voudraient en savoir pour construire eux-même leur propre histoire. Beaucoup de douceur et de bienveillance émanent des rapports entre générations ici. Les plus jeunes veulent aider la vieille femme à se souvenir, la mettent sur la piste de remémorations grâce à certaines évocations fugaces. Les questions des enfants restent pourtant souvent sans réponse face à l’évaporation de la mémoire, la dispersion des souvenirs en fragments qui deviennent peu compréhensibles en eux-mêmes pour les autres. Ces fragments sont alors à conserver précieusement pour pouvoir peut-être en reconstituer l’histoire finalement.

Éléonore Douspis livre un travail très intéressant sur la représentation des souvenirs et de leur décomposition en diverses parties. Ils prennent ici corps sous forme de cubes symbolisant différentes facettes d’un instant, tels des instantanés d’un objet ou d’une impression liés à un souvenir enfoui. Voilà des cubes sur lesquels on peut s’asseoir, que l’on peut tenir, regarder, combiner, conserver, transmettre… C’est bien en lui présentant un tel cube recouvert de nuages que la petite-fille permet à sa grand-mère comme une réminiscence d’un moment ancien qu’elle va raconter. Cela traduit parfaitement le principe de la mémoire par association d’idées dont des pans refont surface par le biais d’évocations pas nécessairement évidentes en elles-mêmes.

La mémoire ici prend la forme d’un jeu de construction aussi esthétique que poétique, voire amusant dans ses combinaisons possibles. Tout réside alors dans l’agencement, le mélange, la mise en avant ou en retrait de certains cubes. Cet ordonnancement permet de les assembler pour former les souvenirs. Il y a là une réelle narration au-delà du texte, lui-même sobre et subtil et d’autant plus émouvant. En effet, cela permet d’expliciter visuellement des notions compliquées pour des enfants assez jeunes.

L’on peut ajouter à cela tout l’art de l’usage narratif du pop-up par l’autrice, au-delà du spectaculaire et de la finesse très esthétique de celui-ci. Un relief est alors apporté à ces cubes qui s’imbriquent dans de réelles nébuleuses de souvenirs évanescents pouvant presque virer au fantastique. À cela s’ajoutent les fines découpes des nuages laissant apparaître des paysages comme autant de réminiscences fugitives.

Les illustrations d’Éléonore Douspis apportent beaucoup de douceur et d’élégance à cette histoire par une grande finesse dans les formes épurées utilisées. Des aplats de couleurs pastel sans contours laissent apparaître tant de paysages que de petits détails ou de personnages dans leurs interactions.

Il est de plus important de noter dans cet album un réel soucis de représentation avec une vieille femme noire, un couple mixte et des enfants métisses. Cela n’est aucunement le sujet du livre, ce qui en fait tout l’intérêt et l’importance dans cette perspective de représentation et de normalisation dans la littérature jeunesse.

Grand-Mère, Éléonore Douspis, éditions Albin Michel Jeunesse, collection Trapèze, 20 euros, à partir de 4 ans.

Pour écouter l’émission Écoute ! Il y a un éléphant dans le jardin où cette chronique a été diffusée (vers 75 min environ).

Pour plus d’informations sur les éditions Albin Michel Jeunesse.

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