Peut-être vous interrogerez-vous sur la pertinence de parler d’un livre se passant vraisemblablement l’été alors que nous sommes en plein cœur de l’hiver. Mais ce livre-là en particulier, bien que nous racontant effectivement le déroulé d’un été, je le trouve bien adapté, dans les émotions qu’il peut faire ressentir à ses lecteurs, à une lecture bien emmitouflé, ou dans toute autre forme propre à chacun de cocon, où l’on se retrouve autant nostalgique de l’été passé et des plus lointains que pressé de celui qui s’annonce au loin.

Delphine Perret est reconnue pour ses livres parus depuis une vingtaine d’années aux éditions L’atelier du Poisson soluble, Thierry Magnier, Le Rouergue et Les Fourmis rouges notamment, avec récemment Une Super Histoire de cow-boy ou encore Kaléidoscopages. Elle est autrice et illustratrice de nombre de ses livres mais parfois seulement autrice, dont dans de très belles collaborations avec Sébastien Mourrain. Au fil de ses albums se révèlent un grand sens du rythme et de l’humour et de nombreux jeux graphiques dans différents styles avec souvent de fines illustrations au trait noir.

Le plus bel été du monde prend la forme d’un recueil de petits moments pris sur le vif d’un été entre un enfant et sa mère alors en vacances à la campagne dans la maison familiale dans une alternance de dialogues entre ces deux personnages et d’illustrations par la mise en place de narrations parallèles, les unes pouvant éclairer les autres, les illustrer ou approfondir. L’on est là entre la transmission et l’apprentissage par la remémoration et la création des souvenirs à venir de l’enfant quand il sera lui-même adulte. Entre les souvenirs de la mère et ceux en construction de l’enfant, l’on sent une grande proximité à quelques dizaines d’années d’écart, comme avec les costumes conservés d’un ancien spectacle alors que les enfants en préparent un eux-mêmes. C’est tendre, doux, drôle de ces petits détails qui feront les grands souvenirs : arriver de nuit en voiture et dormir à moitié, manger presque toutes les mûres cueillies en chemin, examiner des insectes ou des bâtons, manger une glace alors qu’il pleut dehors… S’il se dégage de ce livre une grande nostalgie, c’est bien une nostalgie tranquille et délicate, un sentiment s’avérant ici positif dans le partage de souvenirs et la création de nouveaux communs dans cet éloge des grands sentiments sereins et de la contemplation fine.

La narration mise en place par Delphine Perret est fluide et délicate par le choix des situations qu’elle nous montre, la place de l’anodin laissée dans cette énumération douce où tout peut devenir extraordinaire. L’album est assez dense par son nombre de pages, laissant faire le temps long de l’été et des vacances qui s’étirent mais filent, dans cette appréciation de la temporalité différente qu’est celle de l’enfance. La narration prend son temps, avec de nombreuses respirations laissant le lecteur divaguer à ses propres souvenirs dans un rythme lancinant mais bousculé par les sourires et remémorations de chacun avec pour fil conducteur récurrent une casquette oubliée un peu partout par l’enfant. Le découpage de l’autrice induit la présence du hors-champ, de ce qui est évoqué ou n’est pas raconté de cet été, des souvenirs d’enfance de la mère elle-même, de l’évocation de son père par des ellipses ou pauses discrètes rien qu’en tournant les pages. Les textes, uniquement dialogués dans un ton juste et épuré, sont assez courts, fins et élégants, mais aussi drôles et tendres par moments. Il s’en dégage une grande poésie dans l’immédiateté de la situation retranscrite ou des évocations amenées par cette sobriété.

Le rapport à l’enfance montré dans ce livre met d’autant plus en valeur ce même rapport entre le parent et l’enfant lecteurs dans le temps long nécessaire au fait de grandir au fil de cet été, des saisons et années, avec l’analogie de l’autonomie qu’est le laçage des lacets, acquis à la toute fin de l’été. Un parallèle particulièrement touchant est alors fait entre l’enfant qui grandit et la mère qui se souvient. En grandissant, l’enfant appréhende petit à petit l’enfance de ses propres parents qui eux peuvent en avoir une certaine nostalgie.

Les illustrations de Delphine Perret prennent ici une grande ampleur par une alternance de paysages ou de scènes à l’aquarelle par touches ou en pleines pages et de quelques détails (des insectes ou le grenier notamment) au seul rotring noir dans un trait fin et fouillé. Entre le flou et le très détaillé, l’on se prend à vagabonder de page en page, toujours saisi visuellement. Une place importante est laissée au blanc selon les doubles pages dans l’esprit de la narration développée par l’autrice. La mise en page est très aérée avec des variations de compositions que l’on se plaira à détailler et à redécouvrir à chaque nouvelle lecture.

Le Plus Bel Été du monde, Delphine Perret, éd. Les Fourmis rouges, 18,50 euros, à partir de 5 ans.

Pour écouter l’émission Écoute ! Il y a un éléphant dans le jardin où la chronique a été diffusée (vers 73 min environ).

Pour plus d’informations sur les éditions Les Fourmis rouges.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s