Little Urban est une maison d’édition jeunesse assez récente qui publie principalement des albums mais aussi quelques romans pour enfants depuis peu. Quelques créations d’auteurs français y sont publiées mais je suis surtout cette maison pour ses traductions d’albums étrangers où des albums assez classiques côtoient d’autres plus novateurs sur le propos ou l’illustration avec notamment des auteurs dont j’aime beaucoup le travail comme Mac Barnett ou Tom Schamp. On voit dans le catalogue de cette maison d’édition un goût pour les grands formats travaillés donnant une large place à l’illustration dans des styles assez différents.

Je ne connaissais pas Michael Sussman, auteur américain de livres pour enfants dont voilà le premier livre traduit en français, mais plus Júlia Sardà, illustratrice espagnole de plus en plus reconnue et au style immédiatement reconnaissable par son trait soigné à l’aspect rétro, la myriade de détails développés et les couleurs automnales la plupart du temps, de l’orange au noir en passant par différents bruns renforçant l’aspect rétro pouvant tendre au gothique par moment de ses illustrations. Plusieurs des albums qu’elle a illustrés ont été traduits en français, dont le récent Talisman du loup aux éditions Gallimard jeunesse mais également d’autres titres aux éditions La Pastèque notamment.

Hippolyte, une enfant terriblement difficile attire d’emblée l’oeil par sa couverture saisissante où, sur fond noir, un énorme serpent orange déborde du cadre du livre où il est représenté dans ses ondulations sur l’une desquelles un enfant, Hippolyte, est installé, l’air soucieux.

Dans cet album, on suit Hippolyte, semblant assez seul chez lui pendant que ses parents sont plongés dans la lecture du manuel d’éducation Comment élever un enfant difficile, qui ne semble à première vue pas forcément convenir au caractère de l’enfant tel qu’il nous est représenté. Mais sort alors de l’armoire de la chambre d’Hippolyte un serpent gigantesque qui l’avale tout cru ; l’enfant, dans le ventre du reptile, cherche alors l’aide de ses parents pour en sortir. Mais les parents s’avèrent incrédules et prennent le serpent pour un déguisement et une nouvelle face de leur enfant soi-disant turbulant dont ils décident d’ignorer les fantaisies pour qu’il les cesse. L’enfant trouvera alors par lui-même une solution ingénieuse pour se libérer du serpent.

On pense ici tout de suite à Jonas ayant vécu trois jours et trois nuits dans le ventre de la baleine dans l’Ancien Testament ou même à la nouvelle fantastique particulièrement drôle Le Crocodile de Dostoïevski où un homme est accidentellement avalé par un crocodile et s’installe alors dans son ventre pour y poursuivre ses activités. Ce principe narratif récurrent s’avère toujours aussi efficace et drôle, oscillant entre la peur d’être mangé par un animal sauvage et la fascination pour ces animaux, le tout décalé par l’absence de mort tragique, le personnage avalé vivant alors dans le ventre de l’animal, d’où surgit l’humour de situation par les tentatives de libération.

L’humour vient ici également d’une certaine ironie portée sur les parents et leur rôle mis en évidence par le retournement de situation de l’enfant jugé difficile qui n’est pas cru quand il crie au loup, ou ici au serpent. Les preuves évidentes sont remises en cause par principe par les parents, l’enfant étant soupçonné du pire quoi qu’il fasse car jugé difficile et donc préjugé faire des bêtises. Il y a là un aspect subversif réjouissant pour l’enfant lecteur à qui l’on montre des parents défaillants, dans l’erreur, ce qui peut s’avérer particulièrement drôle pour les enfants se délectant de voir des adultes faillir et l’enfant se débrouiller par lui-même.

Le propos est toutefois plus ambigu et subtil qu’il n’y paraît, mettant en parallèle le besoin d’attention et la solitude de l’enfant qui ne semble à première vue pas bien difficile et l’aveuglement des parents par leur manuel d’éducation derrière lequel ils se retranchent pour trouver un refuge bien tranquille, jouer cette comédie prévue, jeu entre les mensonges farfelus de l’enfant pour attirer l’attention et une réelle menace. Du terriblement difficile du titre, Hippolyte en devient alors pour le lecteur terriblement attachant.

L’utilisation du serpent dans cette histoire montre à quel point ces reptiles sont de parfaits personnages de livres pour enfants, depuis Crictor de Tomi Ungerer, un de mes livres préférés petite. C’est que le serpent, grand, long et malléable, peut se faire menaçant ou plus doux, prendre la forme de ce qu’il mange ou être tordu dans tous les sens, ce qui peut en faire un personnage saisissant d’autant plus par sa représentation graphique.

Les illustrations de Júlia Sardà dans cet album sont magnifiques tant dans la représentation de cet immense serpent orange qui déborde des pages que dans tout le style rétro très détaillé et l’ambiance proche de l’art déco par les décors, l’architecture et les vêtements. Les détails sont savoureux, minutieux et recherché par beaucoup d’effets de motifs, d’écailles et le relief donné par les couleurs et les contours fins donnés aux visages. Il y a dans ce style graphique une recherche de l’anachronisme et de l’atemporel, on ne peut dater cette histoire dans le temps et l’on sent une forte inspiration de l’illustration patrimoniale de l’Europe de l’Est.

Hippolyte, un enfant terriblement difficile, Michael Sussman et Júlia Sardà, éditions Little Urban, 13,50 euros, à partir de 5 ans.

Pour écouter la chronique et toute l’émission Écoute ! Il y a un éléphant dans le jardin où elle a été diffusée.

Pour plus d’informations sur Michael Sussman et sur les éditions Little Urban.

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