J’ai trente-trois ans et, génération oblige, quand j’étais moi-même enfant puis adolescente, je me suis plongée dans les romans édités alors par L’École des loisirs et qui m’ont beaucoup marquée, ceux de Marie-Aude Murail, de Marie Desplechin, de Malika Ferdjouk notamment, et j’en suis longtemps restée là avec cet éditeur, pour les romans tout du moins, ceux que j’ai lus et relus en boucle, qui m’ont donné envie de lire toujours plus à cet âge. J’ai un peu lâché les nouveautés de L’École des loisirs, me confortant dans ce fonds rassurant. Et là, depuis quelques temps, je découvre de plus en plus de nouveaux romans chez cet éditeur que j’aurais aimés plus jeune et que je lis maintenant avec grand plaisir.

Dans La Maison qui parcourait le monde, on suit Marinka, douze ans, qui vit isolée avec sa grand-mère et son chouca apprivoisé dans une maison à pattes de poulet qui tantôt les dissimule, tantôt voyage à travers le monde pour se déplacer au gré de ses envies propres. La jeune fille est formée par sa grand-mère à être Yaga, comme elle, à accompagner les morts vers l’au-delà. Mais, à son âge, elle rêve d’une enfance plus normale, ou du moins de l’idée qu’elle se fait de la normalité qu’elle aimerait bien découvrir ; elle rêve d’amitié, de côtoyer des enfants de son âge. Quand l’occasion se présente, elle va alors enfreindre les règles de la maison dans sa quête de sens.

Ce roman puise fortement dans le folklore slave, dont l’autrice explique s’être inspirée par les histoires racontées à la petite fille qu’elle était par sa grand-mère russe, et notamment dans la figure de la Baba Yaga, sorte de vieille sorcière vivant au fond des bois dans une maison qui se déplace grâce à ses pattes et qui, selon certaines légendes, représente la gardienne du royaume des morts. Est ici reprise cette figure ancestrale dans la vie et l’histoire d’une enfant moderne ; le fantastique du personnage de la Yaga est présenté dans un réel proche du nôtre dans un mélange d’époques et d’imaginaires qui fonctionne particulièrement bien.

La Yaga, en tant que gardienne de la porte entre le monde de vivants et celui des morts et dans l’enseignement de cette fonction qu’elle donne à Marinka, nous montre ici un rapport assez doux, voire parfois presque joyeux à la mort par la fête du passage organisée, les repas foisonnants préparés, l’accueil et l’écoute réservés aux personnes pour qu’elles puissent passer dans l’autre monde dans cette ambiance d’un étrange réconfort.

Il y a du conte macabre dans ce roman où se mêlent la mort et l’attachement sur fond de folklore russe dans une forme de routine, de répétition entêtante du jour, ou de la nuit, sans fin où à chaque fois Marinka commence par réparer la clôture en ossements de la maison, aide sa grand-mère à préparer la cérémonie du jour puis y assiste sans que cet ordre immuable soit remis en question avant que la fillette elle-même ne décide d’aller à l’encontre de ces habitudes qu’elle a toujours suivies en s’éloignant de la maison pour aller à la rencontre de possibles amis, s’en sentir capable, s’en sentir normale et s’imaginer un autre avenir que celui de Yaga auquel elle a toujours été préparée.

À noter, renforçant cet aspect de conte macabre, l’esthétique en ce sens du livre avec une belle couverture illustrée par Melissa Castrillón, illustratrice de plusieurs albums aux éditions de La Martinière jeunesse, entre merveilleux et baroque dans ses dorures et sa représentation de la maison à pattes et d’une forêt luxuriante, ainsi que des illustrations intérieures d’Elisa Paganelli avec des têtes de chapitres aux têtes de mort entrelacées de fleurs et quelques pages d’illustration pouvant faire penser à l’esthétique de L’Étrange Noël de Monsieur Jack, des premiers films de Tim Burton, voire de Coraline de Neil Gaiman.

À ce conte macabre s’entremêle une forme de récit d’initiation très intéressant sur cette enfant qui ne l’est plus vraiment, qui grandit et qui se pose des questions fondamentales d’adolescence et d’émancipation, de choix, de prédestination ou de libre-arbitre, de normalité et de sa place dans le monde, sur fond de transmission entre femmes. Et, comme dans tout bon récit initiatique autour du passage de l’enfance à l’adolescence puis à l’âge adulte, comme une mue parallèle ici au passage des morts dans l’autre monde, on passe dans ce roman de moments trépidants à d’autres effrayants, beaux, tristes, des moments d’amitié ou de solitude, de courage ou d’abandon… Un livre et une ambiance qu’on ne lâche pas et que l’on pourrait relire encore, dans un fonctionnement de lecture en boucle que j’ai moi-même beaucoup fait à cet âge !

La Maison qui parcourait le monde, Sophie Anderson, traduit de l’anglais par Marie-Anne de Béru, éditions L’École des loisirs, 15,50 euros, à partir de 11 ans.

Pour écouter la chronique et toute l’émission Écoute ! Il y a un éléphant dans le jardin où elle a été diffusée.

Pour plus d’informations sur Sophie Anderson et L’École des loisirs.

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