Jon Klassen est un auteur-illustrateur canadien dont j’aime tout particulièrement le travail et dont j’attendais beaucoup la traduction de ce nouvel album. Il crée des albums seul, notamment Je veux mon chapeau et ses suites aux éditions Milan. Mais il est également illustrateur de certains textes de Mac Barnett, dont la merveilleuse série d’albums Triangle, Carré et Cercle aux éditions L’école des loisirs. Il élabore un univers singulier avec beaucoup d’humour dans des narrations simples pour petits avec des illustrations épurées mais très expressives.

Dans Le Rocher tombé du ciel, l’on suit une tortue, un tatou et un serpent dialoguant entre eux tout au long de cinq saynètes à chutes abruptes, « Le Rocher », « La Chute », « Le Futur », « Le Coucher de soleil » et « Plus de place ». Tout commence ici par un rocher qui va subitement tomber sur l’endroit préféré de la tortue ayant alors rejoint le tatou quelques pas plus loin. Voilà un rocher sur lequel on grimpe, duquel on tombe, contre lequel on s’abrite et l’on dort ou regarde la nuit tomber, sous ou sur lequel on philosophe sur tout ou rien, sur le futur ou l’amitié.

Cet album se présente comme une pièce de théâtre absurde pour enfants que l’on a tout de suite envie de lire à voix haute. Les cinq actes développent uniquement des dialogues simples entre les différents personnages qui entrent en scène un par un. À cela s’ajoute une unité de lieu et de décor sobre avec une seule petite fleur dans le cadre puis un gros rocher sur ce même lieu, sa taille n’évoluant que par les cadrages des illustrations. Chaque scène donne lieu à tout l’art de la narration de Jon Klassen avec des chutes abruptes et d’autant plus drôles. Est-ce alors l’histoire de ces trois personnages et de leurs relations ou plutôt l’histoire d’un endroit où est précisément tombé un rocher, endroit qui se trouve être le lieu préféré d’un des personnages qui va s’adapter à cette nouvelle configuration ? Tout tourne ici autour de cet endroit, de s’il vaut mieux y rester si on y est bien, s’il vaut mieux aller voir ailleurs où sont les autres, de ce qu’il y adviendra plus tard… L’on pense bien sûr à En attendant Godot de Samuel Beckett mais aussi à la bande dessinée Tulipe de Sophie Guerrive, voire à certains premiers films de science-fiction aux effets apparents avec ici l’arrivée d’un gros œil maléfique et peut-être extra-terrestre.

Il y a beaucoup d’humour dans les scènes mises en place par l’auteur. Le texte est très sobre à propos de situations simples autour de rencontres, de l’amitié, de disputes… Cela devient drôle car confronté aux illustrations en décalage du texte. L’humour peut venir ici des réactions de l’enfant lecteur qui est mis à contribution dans la compréhension de l’album par ces décalages entre textes et images avec du sous-texte ou des non-dits à décrypter à la lecture. L’enfant peut alors vouloir intervenir par exemple pour prévenir les personnages du rocher qui arrive droit sur eux, de l’œil inquiétant qui les suit… Alors que les personnages semblent eux-mêmes inconscients de ce qui dépasse la scène et peut les menacer et qu’ils découvrent bien après le lecteur. L’auteur, très malin, joue ici parfaitement avec la malice et la vivacité des enfants. L’humour de situation développé dans cet album est d’un absurde qui ravira les grands tout en amusant beaucoup les plus jeunes.

Les questionnements développés par les personnages oscillent entre absurde et philosophie. Les dialogues portent sur les pourquoi des enfants et des plus grands, sur notre place sur terre, voire dans l’univers, sur le destin ou le hasard de ce qui a fait que la tortue s’éloigne enfin de son endroit préféré et ne soit pas écrasée par le rocher. Ces conversations peuvent alors faire réfléchir autant qu’amuser. Il y est également question des relations sociales et amicales entre les personnages entre partage de l’espace, solitude, changement ou projection dans le futur. Ces phrases prononcées, a priori simples, voire parfois volontairement plates, prennent tout leur sens dans la situation générale au regard des illustrations. Cela est renforcé par le vouvoiement entre les personnages, peu commun dans les livres pour enfants, ici choix du traducteur qui colle parfaitement à l’esprit de l’auteur dans ce texte par le décalage suranné créé. Des phrases courtes ainsi déclamées peut se dégager une grande poésie dans la sobriété, la candeur et les sous-entendus nous plaçant délicatement entre l’ordinaire et le décalé.

Le minimalisme du texte se retrouve dans les illustrations de Jon Klassen. Le graphisme est ici sobre et épuré, aucun détail inutile ne pouvant distraire le lecteur. Tout peut prendre sens dans ce qui accroche la vue et peut alors être décrypté au regard du texte. Les animaux sont représentés par des formes schématiques portant tous un chapeau en clin d’œil amusant aux autres albums de l’auteur. Leur seule expression réside dans leurs yeux dont les pupilles vont de gauche à droite, leur donnant l’air aussi hésitant qu’incrédule ou inquiet, selon les situations. Les illustrations sans contours sont faites à l’encre et à l’aquarelle dans des teintes naturelles. Un jeu de contraste et de lumière apparaît dans ces couleurs avec notamment un coucher de soleil progressif aussi délicat que saisissant et que l’on pourrait regarder tomber en flip-book. Sans peur du vide, une grande place est donnée au fond, qu’il soit ciel ou rocher, pour laisser tout le loisir au lecteur d’attacher son regard aux quelques détails et personnages présents dans chaque composition et alors prendre tout sa part active à la lecture de l’album.

Le Rocher tombé du ciel, Jon Klassen, éditions L’école des loisirs, 16 euros, à partir de 4 ans.

Pour écouter l’émission Écoute ! Il y a un éléphant dans le jardin où cette chronique a été diffusée (vers 73 min).

Pour plus d’informations sur les éditions L’école des loisirs.

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