J’ai toujours beaucoup aimé les éditions MeMo tant dans les nouveautés proposées que dans les rééditions et mises en valeur du fonds patrimonial de la littérature jeunesse avec notamment des rééditions d’albums fondateurs de Nathalie Parrain, Margaret Wise Brown, Ruth Krauss ou Karel Čapek.

Ici, en coédition avec la BNF et grâce à sa réserve des livres rares, voilà donc réédité, presque cent ans après sa première édition à la NRF des éditions Gallimard, un album fondamental de Léopold Chauveau, auteur longtemps peu reconnu et plus récemment redécouvert grâce à certaines rééditions chez MeMo déjà ou à La Joie de Lire et à une fantastique exposition qui lui était consacrée cette année au Musée d’Orsay. Dès la réouverture des musées, cette exposition sera dorénavant visible au Musée La Piscine à Roubaix.

Qu’il est bon de découvrir ou redécouvrir l’oeuvre passionnante et novatrice de Léopold Chauveau, chirurgien sur le front pendant la Première Guerre mondiale, qui devient écrivain, illustrateur et sculpteur, bousculant les habitudes du livre pour enfants du début du XXe siècle.

Les Histoires du Petit Renaud forment un recueil de cinq récits animaliers adressés par l’auteur à son fils disparu enfant. Il y a du Roman de Renart, des Fables de la Fontaine, des Histoires comme ça de Kipling dans ces récits irrévérencieux, drôles et parfois inquiétants de Léopold Chauveau, de l’escargot se croyant inécrasable à l’ours en peluche venant à la vie en passant par le petit serpent fuyant la punition maternelle ou l’arbre mangeur d’enfants jusqu’à la fable inventée par l’enfant lui-même. Ces contes cruels sans volonté moralisatrice se révèlent alors aussi fantaisistes que satiriques, voire subversifs et n’en sont que plus drôles pour les petits comme pour les adultes.

On sent dans les textes de Léopold Chauveau l’influence du surréalisme et de l’absurde avec une écriture particulièrement réfléchie et construite mais pouvant sembler par moment livrée au fil de la pensée de l’auteur dans une forme d’écriture automatique. À cela s’ajoute l’humour de situation amené par une logique fantaisiste, un bon sens absurde poussé dans ses retranchements par des accumulations de conséquences en chaîne répondant à des questionnements d’enfants par des justifications imaginaires.

Est également présente une forme d’humour noir assez corrosif, la question de la mort étant grandement évoquée dans les différents récits pour faire peur autant que pour en rire sans être édulcorée comme cela peut être le cas dans des publications pour enfants. L’univers enfantin, lui-même initialement sans tabous, est retranscrit dans tout son mordant rendant ces textes toujours aussi savoureux et audacieux.

La forme des récits en elle-même s’avère particulièrement intéressante par un dédoublement de la narration entre, d’une part, l’histoire en elle-même et, d’autre part, le récit-cadre de celle-ci s’agrémentant parfois de quelques intrusions dans la narration première. Les textes sont ainsi introduits et conclus par des dialogues entre le Petit Renaud et son père conteur, dialogues pouvant donner le point de départ de l’histoire ou pouvant la faire évoluer par des questions ou interventions de l’enfant perturbant la narration ou y apposant un jugement critique sur lequel l’auteur rebondit. L’enfant devient ici, par ce truchement, le co-créateur de l’histoire, le complice de sa mise en scène. On peut alors y voir, démontré par l’exemple littéraire, une réflexion sur l’éducation mettant en avant l’autonomie de l’enfant n’étant pas à mettre en position inférieure à l’adulte sachant et racontant.

Au-delà de ces textes fascinants, il est à noter que, contrairement à d’autres de ses livres pour enfants, Léopold Chauveau n’a pas lui-même illustré ce recueil mais en a laissé le soin au peintre post-impressionniste Pierre Bonnard, connu pour ses peintures dans le courant nabi, et réalisant ici, comme il l’a fait également pour d’autres publications de Léopold Chauveau, des illustrations à la plume très expressives avec des personnages et animaux d’un seul trait accentués par endroits précis par des touches de rouge ou de bleu à l’aquarelle. À ces illustrations intéressantes en elles-mêmes s’ajoute l’intérêt du lien entre l’écriture de Léopold Chauveau et le courant artistique nabi, tous deux au-delà des exigences du réalisme.

Ce recueil, d’un intérêt patrimonial indéniable dans l’histoire de la littérature jeunesse, s’avère alors particulièrement moderne tant dans le fonds des histoires que dans la forme novatrice du récit et toujours extrêmement réjouissant à lire aujourd’hui.

Les Histoires du Petit Renaud, Léopold Chauveau, illustré par Pierre Bonnard, éditions MeMo en coédition avec la BNF, au prix de 18 euros, à partir de 6 ans.

Pour écouter la chronique et toute l’émission Écoute ! Il y a un éléphant dans le jardin où elle a été diffusée.

Pour plus d’information sur les éditions MeMo.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s