Anaïs Vaugelade est autrice et illustratrice depuis une trentaine d’années avec des titres ayant marqué de nombreux enfants comme la série des Quichon, Laurent Tout Seul, Une Soupe au caillou ou encore Comment Fabriquer Son Grand Frère. En parallèle, elle est également éditrice, notamment aux éditions L’école des loisirs où elle a découvert et accompagné certain.es des auteur.ices me semblant les plus intéressant.es actuellement dans la maison comme Adrien Albert ou Audrey Poussier. Dans ces deux facettes de son travail, l’on retrouve un goût précis et affuté pour la narration et le lien texte-image propre à l’album jeunesse.

Dans La Grande Journée du chien qui avait décidé d’être son propre maître, l’histoire commence dès les pages de garde entrantes où se côtoient des cases montrant les activités d’un chien de garde attaché devant une maison à la campagne par une corde bleue : il mange, renverse sa gamelle, se gratte, se tourne et se retourne, attaque un papillon… Puis, nous rentrons dans le livre et voilà qu’un jour, la corde casse ; le chien est subitement libre ! Alors qu’il prend le large, au fil de ses découvertes il goûte à ce sentiment inédit de liberté aussi émancipateur que perturbant et rencontre sur son chemin un chaton, une petite fille et un bébé poisson avec lesquels il se liera après bien des questionnements sur ces attaches nouvelles.

Tout au long de cette grande journée, on se questionne avec lui sur des thématiques concrètes ou plus philosophiques subtilement amenées autour de cette liberté et de ce que l’on peut en faire une fois que l’on a des choix se présentant à nous. Il y a là une forme de récit initiatique particulièrement bien conçu pour un jeune lectorat pouvant envisager certains parallèles dans la découverte d’autonomie avec ce chien et son voyage le faisant grandir, entre émancipation et curiosité, au fil du chemin qu’il se choisit et des rencontres qu’il fait. Dans cette aventure aux multiples péripéties, l’on oscille entre rebondissements, obstacles, amitié et humour dans un grand plaisir de lecture partagée.

Ainsi, le beagle ne semble pas remettre en cause sa condition de chien de garde avant l’opportunité qui se présente à lui, sans qu’il en soit forcément à l’origine, de se trouver détaché. Les questionnements viennent par après, par l’expérience concrète de son destin qui bascule, de ce que peut être cette vie sans chaînes mais aussi sans gamelle de nourriture et écuelle d’eau vues jusqu’alors comme des contreparties. La première question étant donc bien, désormais, comment et où manger ? En ce sens, il rencontre assez vite sur son chemin une meute de gros chiens de chasse en cage qui, alors que lui découvre, étonné et ravi, le monde au-delà de la longueur de sa corde, se moquent immédiatement de lui pour oser aller au-delà de la convention entendue du lien entre le chien et son maître.

La condition vertigineuse de chien libre qu’il éprouve soudainement, sans l’avoir envisagée ni voulue avant, se cristallise dans les choix se présentant à lui ; concept du choix qu’il découvre en lui-même. Par sa découverte de la liberté, le chien commence par refuser tous les liens, notamment face aux personnages qu’il rencontre. Il entraperçoit alors de nouveaux sentiments corollaires, l’égoïsme ou l’agacement, pour finalement se tourner, par choix, vers la solidarité et la générosité. C’est qu’il se demande s’il lui est possible de se lier à autrui autrement que dans le rapport maître et chien, seul qu’il semble connaître jusqu’alors. Il apprend qu’il lui est possible de côtoyer les autres par souhait, de les accepter comme ils et elles l’acceptent, voire même de les aider. L’attachement en devient alors bien plus beau quand il se transforme en amitié car choisi et ressenti. En tirant le fil sous-jacent du récit, l’on peut y voir un propos éminemment politique sur notre société et ce que l’on pourrait choisir qu’elle soit sans pour autant relever de l’utopie.

Le texte d’Anaïs Vaugelade se révèle d’une grande finesse par sa sobriété laissant beaucoup de place aux illustrations et à leur interprétation dans ce format imposant évoquant par-là même la liberté de ce chien que l’on voit scruter au loin sur la couverture. Les illustrations sont faites de contours à la peinture noire pour les personnages entourés de paysages à l’aquarelle eux-mêmes plus flous et sans contours, donnant à imaginer tant de possibles sur son chemin qui défilent dans un effet de mouvement rendant les sensations de l’animal. À cela s’ajoute une composition des doubles pages évoluant au fil du livre entre certaines grandes illustrations, à commencer par la première double page où dans la pénombre une voiturette éclaire le chien de ses phares comme une poursuite au théâtre, et des pages séquencées en cases se rapprochant de la bande dessinée.

Comme un discret « …à suivre ! » est indiqué sur les pages de garde arrières, j’ai hâte de découvrir la suite de ce grand album et les projets à venir d’Anaïs Vaugelade autant en tant qu’autrice qu’éditrice !

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