L’on peut remarquer depuis quelques temps un certain retour du livre jeunesse illustré en photos, auparavant constitué principalement d’imagiers ou de livres documentaires visant plus le réalisme que la recherche artistique et souvent opposés au travail d’illustration. Cette année, la photographie fête son bicentenaire et est donc à l’honneur dans diverses publications, expositions ou autres. Concernant le livre jeunesse, et particulièrement les albums, l’on remarque autant d’intéressantes rééditions patrimoniales, notamment aux éditions MeMo, que des collections dédiées à la création contemporaine en photographie, notamment aux éditions Les Grandes Personnes. Voilà que paraît donc ce livre, lauréat du prix Opera Prima à la Foire du livre pour enfants de Bologne de 2025, édité originellement en Corée du Sud en 2024 et traduit ici aux éditions hélium sous le label hélium photo laissant présager d’autres titres à venir dans cet esprit.
Jin Joo est une autrice coréenne de livres pour la jeunesse explorant régulièrement le rapport des enfants à la nature et dont un album a déjà été traduit en France : Chez Nous aux éditions La Joie de Lire en 2021. Lee Ga Hee est une illustratrice, photographe et designer coréenne dont voilà le premier album jeunesse publié qu’elle a illustré avec des photographies argentiques mettant en scène ses deux enfants.
Dans Croquer une Belle Pomme, on suit deux frères dont l’aîné a vu planter un pommier dans le jardin familial par son grand-père à sa naissance. Depuis qu’ils sont en âge de le faire, les deux enfants attendent, entre impatience et résignation, que l’arbre donne enfin une belle pomme rouge qu’ils pourraient manger. Un jour, Ji-Gu, le grand frère, aperçoit enfin un tel fruit mais est alors appelé à l’aide par ses grands-parents, qui pour trouver des carottes, qui pour trouver ses lunettes. Pourra-t-il enfin déguster cette si belle pomme ?

L’attente ici est interminable, on ne sait si elle dure quelques jours, mois ou années. Le temps s’étire pour les deux enfants, entre réalité et ressenti particulièrement bien représenté par les photographies utilisées et la mise en page. Ainsi, filent les heures et les saisons avec tout l’humour de la répétition où l’on voit les enfants utiliser des jumelles, aux aguets, attendre sous la pluie, allongés par terre ou sous un arrêt de bus. Le tout est renforcé par l’usage du lettrage et le mot « attendre » ou un seul point d’exclamation sur une page dans une typographie grande, grasse et parfois colorée qui s’intègre aux photographies, y ajoutant tout le sel marquant ce long apprentissage de la patience.
Il est ici question du temps nécessaire à la maturation des fruits, des personnes et par là de leur vision du monde. L’on suit en parallèle le pommier qui pousse et les enfants qui grandissent en l’observant, qui apprennent à ses côtés, qui se créent des souvenirs. Le rythme de la nature devient celui de tous entre désir, patience et émerveillement devant celle-ci. Ici, grandir et partager viennent de la magie silencieuse de l’attente dans cette vie qui ne peut aller trop vite.

Si l’aîné des frères semble plus calme et observateur de ce qui l’entoure, voilà que le plus jeune file avec énergie, donnant à voir deux réactions et relations bien différentes à cette attente et au temps qui passe. C’est qu’il y a là, au-delà d’une fable autour du fait de grandir, une chronique familiale et fraternelle autour de petits riens du quotidien aussi touchante qu’amusante entre les enfants et leurs grands-parents, tous prenant soin les uns des autres dans la chaleur du foyer que l’on devine. Par les fonds des photos qui défilent, nous voilà plongés dans une enfance typiquement coréenne dans son environnement qui en devient universelle par son propos.
Le texte est sobre et délicat, confinant autant à la poésie qu’à l’humour par l’obsession des deux enfants et le fin travail de mise en page dans le rapport texte-image du livre. L’intéressant travail d’illustration par la photographie met en avant la recherche de Lee Ga Hee de spontanéité et d’authenticité chez ses sujets vers un effet de photos de famille prises sur le vif. Les cadrages, les jeux de marges ou de pleines pages et la colorisation ou le noir et blanc alternent, donnant un grand dynamisme à l’album. La photographe utilise parfois des images détourées sans fond pour mettre en avant certains aspects ou du flou évoquant le mouvement et la vitesse quand les enfants courent ou dévalent l’escalier. Aux photographies se mêlent des collages, un travail graphique et un jeu typographique apportant une dimension audacieuse vers le surréalisme avec des décors en papiers découpés intégrées aux photos comme certaines plantes ou les lunettes de la grand-mère.
Croquer une Belle Pomme, Jin Joo & Lee Ga Hee, traduit du coréen par Elvire Beaule, éditions hélium, 19,90 euros, à partir de 4 ans.
Pour retrouver l’émission Écoute ! Il y a un éléphant dans le jardin où cette chronique a été diffusée (vers 71 min environ).
Pour plus d’informations sur Jin Joo, Lee Ga Hee et sur les éditions hélium.