C’est la première fois que je parle ici des éditions Qilinn, branche jeunesse des éditions Huginn & Muninn, spécialisées dans la pop culture et publiant principalement des albums et livres illustrés sur différentes licences souvent très connues. Depuis quelques temps, la maison d’édition propose également plusieurs albums contemporains traduits du coréen et du japonais. Dans ce cadre-là, il me semble intéressant de voir la notion de pop culture élargie à des grands classiques de l’album jeunesse américain ayant un aspect culte là-bas depuis plusieurs dizaines d’années et bénéficiant souvent de diverses adaptations tout en étant moins connus ici. Ainsi, en fin d’année dernière, j’étais ravie de voir rééditée chez Qilinn une traduction française de Comment Le Grinch a volé Noël du Dr Seuss, qui manquait cruellement à ma sélection d’albums de Noël depuis quelques années.

Dans ce sens, James Marshall est un auteur et illustrateur pour la jeunesse américain très connu aux États-Unis pour ses albums principalement parus dans les années 1970 et 1980. Il est bien moins célèbre par ici malgré quelques traductions aux éditions Calligram, Kaléidoscope ou Mijade dans les années 1990 aujourd’hui épuisées pour la plupart dont sa série Fox et ses amis et certaines de ses adaptations de contes comme Le Petit Chaperon rouge dont je me souviens encore petite. George et Martha est sa série d’albums, publiée originellement entre 1972 et 1988, la plus célèbre outre-Atlantique et étonnamment, voilà ici sa première traduction en français. Ces histoires ont bénéficié de nombreuses adaptations dont de savoureux dessins animés autour de ces deux personnages.

L’album reprend ici les cinq saynètes du tout premier volume publié des aventures de George et Martha, deux grands amis hippopotames passant beaucoup de temps ensemble et que l’on retrouve avec malice au travers de leurs aventures, facéties et maladresses dans ces histoires courtes à chutes absurdes.

Chaque saynètes est formée de quelques doubles pages articulées comme un comic strip adapté en album. Dans ce petit format carré où les illustrations sur chaque page de droite sont encadrées d’un trait de plume comme des cases de bande dessinées se succédant face au texte en page de gauche, nous partons à chaque fois d’une situation initiale, d’un ou deux rebondissements pour arriver rapidement à la chute parfois surprenante et à tout le moins directe. Les textes simples sont souvent dialogués entre les deux personnages. Si les situations dans lesquelles ils se trouvent peuvent être amusantes, le ton du texte reste dans un réel premier degré sans malice autre que celle des lecteur.ices, apportant autant de douceur que d’humour par ce décalage.

L’humour vient alors tant de ces situations aux chutes abruptes et étonnantes que du contraste entre les deux personnages et leur univers. Voilà deux hippopotames plutôt patauds prenant souvent une grande place à l’image par leurs corps impressionnants. Pour autant, ils sont particulièrement distingués et bien mis, George avec son chapeau Fedora et Martha avec ses jupes aux différents imprimés et aux nœuds sur la tête assortis. À cela s’ajoute un univers et surtout des intérieurs que l’on imagine « à l’anglaise » où ils sont entourés d’objets délicats, de porcelaine, prennent le thé et grignotent des cookies. Ce décalage peut nous évoquer Isabelle, la jument vêtue comme une dame dans l’album du même nom d’Arnold Lobel.

Dans ce duo comique très attachant, s’ils sont tous deux imposants par leurs tailles et poids liés à leur espèce, le trait sobre et fin à la plume et à l’encre de l’auteur leur apporte une vraie légèreté. Cela est rehaussé de touches de couleurs dans des tons de gris, jaune, vert et rouge, dans une palette évoquant les années 1970, cela étant conforté par les motifs récurrents des jupes de Martha ou des papiers peints mais également par la typographie toute en rondeur du titre. Une grande place est laissé au fond blanc de la page, évoquant par la force du trait de plume autant le dessin de presse et les strips que certains grands illustrateurs pour la jeunesse comme Tomi Ungerer ou Arnold Lobel toujours.

Par cet humour fin et ces histoires courtes autour de journées passées ensemble par George et Martha entre quotidien, jeux, tendresse, réconfort, joie et inventions, James Marshall parle à merveille de l’amitié à de jeunes enfants. Il y est question de ce qui fait l’amitié forte des deux protagonistes : un amour profond et désintéressé, une grande sensibilité de l’un pour l’autre, du respect, de l’honnêteté et un besoin d’intimité. Si George est maladroit, il ne veut surtout pas attrister Martha, comme lorsqu’il verse sa soupe de pois dans ses chaussons pour éviter de la boire sans le lui dire. Entre innocence et joie de vivre, leur relation est alors faite de discussions, de compréhension et de bienveillance malgré leurs caractères bien différents entre George le gaffeur et Martha la perspicace. Leur bonne entente en devient délicieusement décalée et drôle en songeant que l’auteur leur a donné les prénoms des personnages de la pièce Qui a peur de Virginia Woolf ? d’Edward Albee sur un couple se disputant de plus en plus soir après soir, comme un miroir inversé.

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