Voilà plusieurs années que j’attendais que ce livre soit enfin traduit et publié en France ; c’est maintenant chose faite grâce à la fantastique maison d’édition La Partie. C’est que ce livre, au concept et donc à la fabrication bien particuliers, a eu un parcours singulier. Johanna Schaible est une autrice-illustratrice suisse ayant étudié l’illustration à la Haute École d’Art et de Design de Lucerne. Ce qui Sera est un projet d’album longtemps mûri et travaillé grâce notamment au collectif suisse d’illustration jeunesse Bolo Club. Ce projet a été mis en avant dans la sélection dPictus des livres illustrés non-publiés de 2019 et repéré par de nombreuses maisons d’édition jusqu’à une première édition suédoise suivie de plusieurs autres au travers du monde et la reconnaissance du Prix suisse du livre jeunesse en 2022.

Dans cet album, l’on suit pages après pages le temps qui passe depuis la formation du monde, la construction des pyramides, le paysage différent d’il y a dix ans, l’automne du mois dernier, le soleil qui se couche puis, après le vœu fugace de l’instant présent, le lever du matin prochain, les rencontres potentielles du mois à venir, les futurs lieux d’habitation et découvertes que l’on s’imagine. Des phrases simples en cartouches en bas des illustrations prenant chaque double page à bords perdus ponctuent ces pages qui se rétrécissent progressivement jusqu’au centre du livre et du moment pour ensuite s’agrandir jusqu’à la fin et retrouver le format classique de l’ouvrage.

J’ai été immédiatement saisie et émue par la finesse du texte allié à un concept fort, combinaison devenant subtilement évocatrice de grandes questions existentielles et universelles. Ces interrogations philosophiques peuvent se poser à tout âge et notamment à un jeune âge fait de découvertes. Dès petit.e, l’on veut souvent savoir d’où l’on vient, l’on demande « pourquoi » à à peu près tout, que ce soit quotidien, que cela nous dépasse ou que cela soit parfois absurde.

Ici, la question centrale est celle du temps qui passe, de ce qui reste et de notre place à nous dans cette course du temps sur laquelle nous n’avons aucune prise. Le passage du temps n’est pas montré de façon linéaire : il peut se passer plusieurs milliards d’années ou juste une heure entre deux pages, chacune reprenant des moments marquants, liant alors l’instant et l’infini. Les événements font la mesure du temps, autant que les mesures officielles pourtant indiquées. L’on peut aussi remarquer des boucles dans ce temps avec notamment la création passée des pyramides et la potentielle visite future de ces mêmes monuments.

Le passé marque des jalons importants de la vie sur Terre de façon plus générale jusqu’à se rapprocher du présent en parlant du monde qui nous entoure avec le paysage, les saisons ou la nuit qui tombe. Cela est accentué par l’anaphore du « Il y a tant d’années, mois, semaines, jours ou heures » à chaque début de phrase, répétition comme un mantra. De ce passé, beaucoup de commun à tous et toutes de par le monde. Au contraire, le futur est plus centré sur le lecteur.ice avec des adresses directes à la seconde personne du singulier et des phrases sous forme de questions tout en reprenant ce passage du temps. Sur l’avenir, rien n’est affirmé, tout devient possible et ce que l’on en fait, que ce soit demain, dans un an, dans dix ans ou bien plus. La plus petite page centrale, celle de l’instant présent, qui, le temps d’être vue, devient déjà le passé, montre une étoile filante, fugace s’il en est, en invitant le lecteur à faire un vœu. Par cette finesse d’écriture et de conception, l’autrice arrive à faire passer tant de questionnements que d’espérances. L’on se sent alors aussi petit.e et éphémère dans cet espace infini que libre de cet avenir fait de possibilités et de choix face à toutes ces questions qui se poseront. Beaucoup d’émotions nous traversent à la lecture de ce livre auquel on repense longtemps avec l’envie d’y revenir et de discuter avec les enfants-lecteur.ices du futur que l’on imagine, de ce que l’on souhaite construire ensemble.

Le système théoriquement et visuellement simple des pages de plus en plus petites avec le temps qui passe donne, par cette pureté de la structure, un effet visuel fort et immédiatement compréhensible et palpable. Au fil des pages et du temps qui passe, les illustrations passées forment comme des cadres imbriqués, une présence non-représentative mais visible de ce qui nous a marqué. Par ce principe même et le jeu des valeurs de rétrécissement, en plus de devenir plus petites, les pages changent de format, partant d’un album classique pour arriver au centre à une sorte de petite carte à l’italienne, changeant les perspectives des paysages. Les illustrations sont faites de collages de différentes formes à la peinture donnant relief et profondeur mais aussi un réel effet de textures et de matières. La gamme de couleurs utilisée est plutôt douce, évoluant selon les moments du jour et de l’année avec quelques rehauts de couleurs vives par moment. Les illustrations représentent principalement des paysages ou atmosphères dans un effet de cartes postales assez saisissant. L’on est d’abord sans aucune présence humaine, puis celle-ci arrive tout en restant diffuse, les groupes de personnes n’étant pas déterminés et l’enfant-lecteur.ice auquel l’autrice s’adresse jamais représenté.e, laissant libre le champ de tous les possibles.

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