Souvent, je préfère parler dans cette chronique de découvertes ou redécouvertes avec des auteur.ices peu connu.es pour participer à la visibilité d’une large diversité dans la création en littérature jeunesse. Toutefois, il m’arrive tout de même de parler de certains livres et auteur.ices qui n’ont pas besoin de mon soutien pour trouver leur public quand ces ouvrages me semblent intéressants et pertinents dans la sélection qui se tisse au fil des émissions.

Ainsi, Olivier Tallec est un auteur-illustrateur reconnu ayant débuté par l’illustration de presse et arrivé à l’édition jeunesse depuis plus de vingt-cinq ans avec des albums écrits par d’autres auteur.ices ou qu’il écrit et illustre seul comme dans cette collaboration avec la collection Pastel de l’École des loisirs depuis quelques années et notamment la série autour d’un personnage d’écureuil commencée par l’album C’est mon arbre. Il a ainsi, parmi de nombreux autres livres, vu paraître la série Grand Loup et Petit Loup écrite par Nadine Brun-Cosme aux éditions du Père Castor ou celle des Qui Quoi écrite par Laurent Rivelaygue aux éditions Actes Sud jeunesse.

Ici, dans cette adaptation libre du poème éponyme de Constantin Cavafy pouvant également rappeler le roman Le Désert des Tartares de Dino Buzzati, l’on se trouve dans une ville semblant bien protégée et préparée, où l’on attend les Barbares, dont on ne sait rien de plus que ce qualificatif qu’on leur attribue. Voilà qu’ils tardent, mais viendront-ils vraiment ? Et qui sont-ils réellement ? Le temps passe et les questionnements arrivent, bien plus vite que ces fameux ennemis.

Voilà une bien drôle de guerre à laquelle se préparent tous les petits personnages très raides et interchangeables en uniforme noir coiffés de grands chapeaux rappelant, démultipliés, Les Trois Brigands de Tomi Ungerer. L’humour naît de l’absurde et du décalage de la situation. Il semble que, dans cette ville fortifiée bien moderne dans ses bâtiments quoique pourvue d’une muraille médiévale, l’on vive en paix depuis longtemps. En effet, les préparatifs commencent par le fait de nettoyer les canons poussiéreux et visiblement fort peu utilisés jusqu’à celui d’astiquer les médailles. L’on est alors aussi amusé.es qu’interpellé.es par l’incongruité d’une attente qui semble de plus en plus vaine de ces petits personnages scrutant l’horizon, ne sachant pas vraiment qui ils attendent, à quel moment ni par où ils vont arriver, ni même s’ils finiront bien par arriver.

Dans un texte subtil et clair débutant par une anaphore sur plusieurs doubles pages de « Certains disent » puis « C’est vrai que », l’auteur développe l’idée de la rumeur qui enfle, joue avec les peurs et les histoires que l’on se racontent et que l’on déforme de façon de plus en plus farfelue. Les Barbares sont par exemple imaginés couverts de poils pour ne pas avoir froid dans la montagne d’où ils doivent venir. La peur attise le fantasme et des pouvoirs de plus en plus importants sont prêtés à ces fameux ennemis dont le qualificatif de Barbares permet surtout de s’en différencier. Dans une forme de boucle de cette rumeur qui enfle, l’attente devient tellement longue que certains font alors courir le nouveau bruit de l’inexistence de ces Barbares.

Cette ville, fortifiée et refermée sur elle-même, semble bien peu cosmopolite : tous les personnages, non nommés et indifférenciés dans cette sorte de fourmilière, quoique l’on puisse se prêter au jeu de débusquer des différences amusantes de mimiques, paraissent masculins et blancs. S’ils nous semblent également tous adultes et plutôt ridicules, il pourrait aussi s’agir d’enfants déguisés tant tout cela ressemble à du jeu, comme un parallèle entre cette histoire belliqueuse et une cour de récréation. D’autant que de nombreux repères temporels plutôt enfantins sont utilisés comme le goûter ou la fête d’anniversaire.

Dans la période actuelle, où les conflits politiques et géo-politiques du monde atteignent les enfants, ceux-ci peuvent être amenés à se poser de nombreuses questions. Olivier Tallec dresse ici, par une réflexion très pertinente par l’absurde, une fable politique parallèle sur la peur de l’inconnu et la fabrication d’un ennemi commun pour souder un peuple. C’est que, au-delà de l’attente et de la création d’un adversaire fantasmé, les personnages ont envie d’en découdre, ils veulent la bagarre et semblent déçus de cette interminable attente dans une sorte de besoin de se construire par opposition. Par l’absence de morale figée, l’auteur permet une réelle appropriation de l’histoire par les enfants lecteur-ices en les invitant à la réflexion.

Pour porter cette histoire, Olivier Tallec conserve son travail graphique caractéristique à la peinture en choisissant des teintes sombres et terreuses avec principalement du noir, de l’ocre et du marron malgré quelques touches de jaune et de rose. L’aspect de groupe indifférencié des personnages en uniforme est renforcé par des répétitions dans les illustrations confinant à certaines pages au motif jusqu’à la ville en elle-même, anguleuse et géométrique, les paysages au-delà étant bien plus flous et nébuleux.

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