Mathilde Arnaud est une autrice-illustratrice et graphiste spécialisée dans le travail autour du papier en lui-même, formée à l’École Supérieure d’Art et de Design d’Orléans. Une grande partie de son travail est fait d’expérimentations autour de différents plis et découpes du papier, recherches qu’elle partage régulièrement lors d’ateliers et formations. Elle a déjà vu paraître deux remarqués livres pop-up aux éditions Les Grandes Personnes, Chat Noir puis Chat Blanc et réalise également de petites séries de livres d’artiste.
Avec La Traversée, l’autrice développe une nouvelle facette de son travail sur le relief donné au papier de l’objet-livre au travers de l’histoire d’un grand voyage entrepris par un jeune garçon partant de chez lui, sac sur le dos, pour aller à la découverte du monde et de ses paysages, alternant les panoramas entre ville, forêt, jungle, mer ou même grotte. Dans ce petit format carré au dos toilé donnant un aspect fin et précieux, tout l’art d’ingénierie papier de Mathilde Arnaud prend forme autour du déploiement. Ainsi, les fins plis et découpes se répondant parfaitement en recto verso invitent à tirer sur le bord des pages pour laisser apparaître à chaque fois un plus grand paysage, de nombreux animaux ou détails cachés de prime abord.

En suivant le personnage toujours présenté de profil, tourné vers la droite et le mouvement, les lecteur.ices se prennent au jeu de cette histoire qui se révèlent sous leurs yeux ébahis par la manipulation. L’enfant devient alors tout autant acteur de sa lecture que de l’histoire en cours, par le geste de tirer sur la page, son moment choisi et sa vitesse, en parallèle du cheminement tout personnel du jeune voyageur accompagné dans son périple par les lecteur.ices qui permettent d’en révéler toutes les richesses. L’on peut alors choisir à chaque lecture quel endroit déployer et laisser notre attention s’émerveiller par le mouvement précis de ces pages qui s’étirent et dont les détails, baleine, oiseaux ou même épave, cachés dans les plis, nous apparaissent progressivement dans ce petit livre en devenant bien plus grand. La lecture de ce livre est alors faite autant de contemplation que d’interaction, l’enfant-lecteur.ice étant amené à regarder tout en étant actif. Peut alors se poser la question de la linéarité de l’histoire, pouvant être bousculée par les lecteur.ices eux-mêmes et évoluer au fil des lectures.
Par ce système innovant d’animation, Mathilde Arnaud démontre la grande finesse de son travail sur le papier avec des pop-up en contrepoids, contrairement à d’habituels déploiements centraux de doubles pages. La transformation de l’image ne se fait pas uniquement par la tourne des pages mais par notre action, devant nos yeux. Les découpes et plis fonctionnent et se répondent sur chaque page, qu’elle soit pliée, dépliée entièrement ou partiellement, chaque étape du voyage enrichissant la suivante par des jeux de relief, de perspective ou de superposition. C’est par la matérialité du livre telle que voulue par l’autrice que naît progressivement la narration ici.

La sobriété du format et du style d’illustration accompagnent à merveille la richesse de cette mise en scène. Les illustrations numériques sont portées par deux couleurs pantone en aplat sans contours, un vert lumineux et un bleu marine doux, auquel s’ajoute le blanc de la page utilisé pour apporter des nuances par certains pointillés ou en aplat lui-même, prenant toute sa place dans les paysages. Un aspect géométrique est développé dans les illustrations, portant parfaitement les fines découpes partant des polygones de la ville à des formes bien plus courbes dans la nature représentant la canopée, les plantes ou même les vagues.
Par un texte court et rimé, présent sur quelques-unes des doubles pages seulement, l’on suit les pérégrinations du personnage entre émerveillement devant la nature qui se déploie devant lui avec autant de majesté que de poésie et découvertes intimes et formatrices par cette boucle autour du monde pour mieux se retrouver soi-même. De nombreuses doubles pages sans textes permettent alors une plus grande immersion dans les décors. Le voyage en solitaire devient initiatique, les paysages évoluant autant que le personnage grandit dans ce que l’on peut interpréter comme une métaphore de la vie.
La Traversée, Mathilde Arnaud, éd. Les Grandes Personnes, 18 euros, à partir de 4 ans.
Pour écouter l’émission Écoute ! Il y a un éléphant dans le jardin où cette chronique a été diffusée (vers 72 min environ).
Pour plus d’informations sur Mathilde Arnaud et sur les éditions Les Grandes Personnes.